« La prévention ne doit plus être une promesse, mais un véritable choix de société » par Véronique Suissa, Serge Guérin et Philippe Denormandie

Publié le par Or gris : seniors acteurs des territoires, dans une société pour tous les âges

À l’approche des prochaines élections présidentielles, Véronique Suissa, docteur en psychologie, et Serge Guérin, sociologue spécialiste des questions liées au vieillissement, souhaitent replacer la prévention au cœur du débat public. Avec le Dr Philippe Denormandie, ils sont à l’initiative d’une tribune collective réunissant vingt experts, intitulée « Lettre ouverte aux candidats à la Présidentielle : et si la prévention devenait aussi une politique économique ? ». Dans le prolongement de cette démarche, ils adressent un questionnaire et proposent des entretiens aux candidats, et plus largement aux élus et acteurs engagés, afin de recueillir leurs positions et leurs engagements en matière de prévention. Pour SeniorActu, ils nous expliquent leur démarche et croisent leurs regards sur les grands enjeux de la prévention, notamment dans une société confrontée à la révolution de la longévité.

La prévention peut-elle peser dans la présidentielle ?

Alors que les débats politiques se concentrent traditionnellement sur des enjeux tels que le pouvoir d’achat, l’emploi ou encore la sécurité, pensez-vous que la prévention puisse s’imposer comme un véritable sujet des prochaines élections présidentielles, sans être reléguée au second plan ? C’est pourtant toute l’ambition de votre tribune collective et du questionnaire que vous adressez aux candidats…
Véronique Suissa : C’est précisément tout l’enjeu de notre démarche ! Faire de la prévention un véritable sujet du débat présidentiel, sans nécessairement l’opposer aux autres grandes priorités politiques, auxquelles elle est d’ailleurs étroitement liée. Avec Serge Guérin et Philippe Denormandie, nous avons souhaité réunir des personnalités issues de différents horizons autour d’une conviction commune : la prévention ne peut plus rester au second plan de nos politiques publiques. 
Depuis des décennies, la prévention s’affirme avec la multiplication de campagnes nationales, d’initiatives locales et de dispositifs de terrain. Mais ces actions interviennent encore trop souvent lorsque les risques sont déjà identifiés ou que les problèmes de santé sont apparus. Elles concernent donc davantage la prévention secondaire et tertiaire. 
La prévention primaire, qui consiste précisément à agir avant leur apparition, reste insuffisamment développée. Il faut dire que notre système reste largement organisé autour de la maladie et du soin médical, plutôt que de la préservation de la santé. 
Par ailleurs, la prévention n’est pas une question subsidiaire que l’on pourrait traiter une fois les autres urgences sociétales réglées. Elle est au contraire intimement liée aux grands défis économiques, sociaux et sanitaires de notre société. À quoi sert d’améliorer le pouvoir d’achat si l’on n’est pas en suffisamment bonne santé pour en profiter ? Ou si une part croissante de nos ressources doit servir à prendre en charge des problèmes de santé que nous aurions parfois pu éviter ? À quoi sert de faire de l’éducation une priorité si l’on ne donne pas aussi aux jeunes les moyens de grandir, d’apprendre et de s’épanouir en bonne santé ? Ces réflexions illustrent l’interdépendance des enjeux sanitaires, sociaux et économiques. 
La santé conditionne notre capacité à travailler, à nous déplacer, à entretenir des relations sociales, à exercer notre pouvoir d’agir, à donner du sens à notre quotidien et, plus largement, à vivre pleinement. Car n’oublions pas que la vie est courte et que l’enjeu n’est pas seulement de vivre plus longtemps, mais aussi de vivre mieux, aussi longtemps que possible. 
Prévenir certaines maladies chroniques, éviter des hospitalisations, retarder la perte d’autonomie ou réduire les arrêts de travail peut permettre de limiter des dépenses de soins, mais aussi des coûts sociaux et économiques considérables. Le coût de la prévention gagnerait à être mis en perspective avec celui de ce que nous ne prévenons pas. 
C’est pourquoi, avec Serge Guérin et Philippe Denormandie, nous avons souhaité prolonger notre tribune par un questionnaire adressé aux candidats à la présidentielle et plus largement aux élus et acteurs engagés avec la possibilité de rencontrer ceux qui le souhaitent. L’idée est finalement assez simple : leur donner l’occasion de partager leur vision, leurs priorités et les moyens qu’ils souhaitent mobiliser, tout en permettant aux citoyens de connaître et de comparer leurs propositions. 
Notre mobilisation ne date d’ailleurs pas d’aujourd’hui ! Depuis une dizaine d’années, nous œuvrons pour faire de la prévention un véritable enjeu de société et une priorité politique. Lors de la précédente campagne présidentielle, nous avions notamment organisé, au siège de campagne d’Emmanuel Macron, une journée entièrement consacrée à ces enjeux.
Aujourd’hui, notre ambition consiste à faire de la prévention un sujet à part entière dans le débat présidentiel et, plus largement, dans le débat public, tant elle touche directement la vie quotidienne des citoyens, et à encourager des engagements concrets de la part des responsables politiques et des acteurs concernés.
Serge Guérin : Une société qui investit dans la prévention n’investit pas seulement dans la santé : elle investit dans son avenir économique et social. Trop souvent réduite à une dépense sanitaire, la prévention doit être pensée comme un investissement social. Elle vise à préparer les individus tout au long de leur parcours de vie, afin d’éviter ou de retarder des ruptures coûteuses : arrêts de travail, perte d’emploi, dépendance, isolement ou épuisement des proches. L’investissement social consiste précisément à « préparer pour avoir moins à réparer », en renforçant les capacités des personnes plutôt qu’en intervenant uniquement après la survenue du risque. 
Le coût de l’inaction est considérable. Les maladies chroniques génèrent à la fois des dépenses de soins, de l’absentéisme, du présentéisme et des sorties précoces du marché du travail : sept d’entre elles concentraient, en 2024, 25 millions de cas en France pour un coût médical et socio-économique estimé à 52 milliards d’euros. Lorsque la perte d’autonomie s’installe, la facture se déplace vers les solidarités familiales et publiques. Les aidants, souvent contraints de réduire ou d’interrompre leur activité professionnelle, voient leurs droits sociaux et leurs revenus fragilisés ; l’aide informelle représente elle-même un coût économique évalué à près de 4 milliards d’euros par an. 
La métamorphose démographique rend cette logique encore plus urgente. Le vieillissement accroît mécaniquement les maladies chroniques, les besoins d’accompagnement et les risques de dépendance, tout en exerçant une pression croissante sur les systèmes de soins, les services à domicile et les finances publiques. Ne pas agir aujourd’hui, c’est accepter des dépenses plus lourdes, plus tardives et moins efficaces demain : l’absence de prévention produit mécaniquement des situations plus complexes et des coûts plus difficiles à maîtriser. 
Cette stratégie ne peut donc relever du seul ministère de la Santé. Elle exige un portage politique transversal, articulant santé, travail, logement, autonomie, éducation, numérique, cohésion sociale et politiques territoriales. La prévention doit s’inscrire dans les entreprises, les quartiers, les écoles, les lieux de vie et les parcours professionnels, avec des objectifs clairs et des moyens durables. 
Investir tôt dans la santé, l’autonomie et le lien social, c’est protéger le travail, les familles et la cohésion nationale : c’est construire les conditions d’une société de la longévité viable.

Par SeniorActu, Véronique Suissa et Serge Guérin | Publié le 29 Octobre 2026 https://www.senioractu.com/Veronique-Suissa-et-Serge-Guerin-la-prevention-ne-doit-plus-etre-une-promesse-mais-un-veritable-choix-de-societe_a28230.html?TOKEN_RETURN

Serge Guérin, Véronique Suissa et Philippe Denormandie

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