Quand des footballeuses du Racing Club Roubaix-Wervicq font équipe avec des seniors
Neuf athlètes vivent dans la résidence pour seniors Les Bénédictines, à Tourcoing, dans le Nord. Un moyen pour elles de se loger à moindres frais, tout en tissant des liens avec les résidents. Des personnes âgées qui se sont mises au ballon rond et sont devenues de ferventes supportrices.
Au milieu du couloir qui longe le jardin de l’ancien couvent du XIXᵉ siècle réhabilité en résidence pour seniors, à Tourcoing (Nord), une petite dizaine d’aînés se retrouvent chaque semaine pour un moment qu’ils chérissent particulièrement : leur entraînement de football. Les neuf joueuses professionnelles du Racing Club Roubaix-Wervicq Football Féminin, qui vivent sous le même toit, les rejoignent dans la salle de sport. A l’entrée de cet espace réservé à l’activité physique, cannes et déambulateurs sont abandonnés.
Pour les jeunes femmes comme pour les retraités, la saison vient de commencer. « Bravo pour votre match », débriefe Camille Moitel, 88 ans, qui a assisté quelques jours auparavant, le 20 septembre, à leur victoire contre Cannes (5-1), le premier match à domicile pour cet effectif venant tout juste d’accéder à la Seconde Ligue, où elles sont en tête du classement.
Les résidents des Bénédictines sont répartis en deux équipes, certains assis, d’autres debout. Slalom et lancés de ballon à la main échauffent leurs corps parfois verrouillés. « Il me faut un adversaire », réclame une résidente. « La prochaine fois, ce sera elles contre nous, il faut qu’on s’entraîne », s’esclaffe Marie-France Delafosse, 78 ans, au moment de l’installation d’une petite cage qui annonce la séance de tirs. En rythme, Patrick Ghesquière, 89 ans, partage son plus beau déhanché sur la traditionnelle chorégraphie qui conclue les activités quotidiennes. Cette fois, ce sont les footballeuses qui apprennent des aînés.
« Ça a matché, c’est le moins qu’on puisse dire », s’amuse Sandrine Dannel, la directrice de l’établissement qui a ouvert ses portes il y a un an et demi, promettant d’y mettre les liens intergénérationnels au centre des priorités. « On croise souvent les athlètes et c’est toujours très agréable », confie Maryse Frys, 82 ans, arrivée il y a six mois. « C’est une ambiance particulière. Si j’avais plus de temps, je participerais davantage, car on s’apporte mutuellement », appuie la milieu de terrain de 24 ans Marie Hannedouche, de retour dans le Nord après un parcours en Belgique et aux Etats-Unis.
L’expérimentation fait des petits. Elles étaient trois joueuses à avoir posé leurs bagages à l’inauguration de la résidence pour seniors, en 2025. Elles sont désormais neuf à y vivre. Le nouvel entraîneur portugais, Bruno Antunes, vient à son tour d’y emménager.
Une intégration facilitée
Le calendrier de la saison sportive rythme la vie des supporteurs seniors, entre matchs à l’extérieur et rencontres à domicile au sein du mythique Vélodrome de Roubaix, où ils se rendent pancartes à la main. « Nos résidents sont super accros aux résultats de l’équipe. On les a suivies dans leur ascension de la D3 [troisième division] à la Seconde Ligue. La pression est plus importante pour nos seniors aussi », poursuit la dirigeante, reconnaissante des bienfaits physiques et psychosociaux de telles relations.
« L’objectif, à terme, c’est que toutes nos joueuses soient hébergées dans la résidence. Ce système intergénérationnel leur apporte beaucoup à elles aussi, certaines sont parfois déracinées ou arrivent de l’étranger », abonde Jean-Baptiste Gallen, le président du club 100 % féminin créé il y a huit saisons.
Si le football professionnel est un métier passion, il revêt aussi son lot d’inconvénients, dont celui de déménager régulièrement. Une contrainte difficile à assumer financièrement quand les conditions de travail sont encore précaires. « On propose des logements avec des loyers adaptés aux situations des joueuses », reconnaît la directrice, soit 730 euros mensuels, dont une grande partie est prise en charge par le club, contre 1 615 euros pour les mêmes appartements pour les aînés.
La première convention collective du football féminin professionnel a été signée le 25 juin 2026, soit cinquante-trois ans après celle des hommes. Pour amorcer l’instauration d’un cadre plus protecteur, elle impose désormais la prise en charge de sept nuitées à l’arrivée d’une joueuse dans un nouveau club.
Mais, dans ce championnat en cours de professionnalisation, les situations contractuelles et salariales sont très disparates : dans le club roubaisien, un peu plus de la moitié sont sous contrat, avec des salaires entre 2 100 euros et 3 000 euros brut par mois, mais les autres doivent travailler en parallèle pour subvenir à leurs besoins. Aux Bénédictines, les neuf joueuses disposent d’un appartement individuel quand la colocation entre sportives est encore monnaie courante ailleurs.
L’initiative ravit l’ensemble des cohabitants. Et permet aux joueuses de s’insérer rapidement dans la vie d’une communauté alors même qu’elles savent leur présence éphémère, avec des contrats qui ne durent souvent qu’un an, la durée d’une saison sportive.
« Inconsciemment, il y a une forme d’apaisement, confie l’internationale portugaise Mélissa Gomes, qui revient en France après une saison au Rio Ave FC. Pour moi qui ai ma famille loin, ça me permet aussi de tisser des liens comme si c’étaient mes grands-parents. » L’attachement est réciproque. « Certaines personnes qui n’ont pas de famille, qui n’ont pas d’enfants ni de petits-enfants se projettent aussi dans ces relations », assure la directrice, Sandrine Dannel.
Cette coexistence des générations bouscule également certaines idées reçues sur le sport. « Avant, le football, ce n’était pas pour les femmes, ce n’était pas à la mode », pointe Marie-France Delafosse. « Je n’étais jamais allée à un match de foot de ma vie. Ça nous ouvre des horizons », conclut Maryse Frys. Aux Bénédictines, le football professionnel se joue aussi autour de cette nouvelle vie d’équipe, qui dépasse largement le seul terrain de gazon vert.
publié dans Le Monde du 18 octobre 2026
https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2026/10/18/quand-des-footballeuses-du-racing-club-roubaix-wervicq-font-equipe-avec-des-seniors_6796995_4500055.html
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