S’autoriser à vieillir,
S’autoriser à vieillir, n’est-ce pas aussi s’autoriser la joie - présentation par Mélissa-Asli PETIT -
Dans l’ouvrage S’autoriser à vieillir, j'ai voulu partager ce que quinze ans d'études sociologiques auprès de retraités m'ont appris. Un thème traverse l'ouvrage, bien souvent délaissé quand on évoque le vieillissement : la joie. Joie d'agir, de prendre son temps, de s'engager, d'apprendre, de créer… et, au fond, joie de s'autoriser. Cette joie, de plus en plus de retraités me la décrivent spontanément.
Elle fait écho à la définition de Spinoza, reprise par les auteurs américains Carla Bergman et Nick Montgomery dans leur livre Joie militante. La joie représente : « un accroissement de notre capacité à affecter et à être affecté.e.s. C’est la capacité à faire plus et ressentir plus. En tant que telle, elle est liée à la créativité et à l’aptitude à accueillir l’incertitude. » La joie permet aux individus de prendre conscience de leur propre pouvoir, de participer activement à quelque chose qui ait du sens pour eux et de stimuler leur créativité. C’est à travers l’action et la créativité que la joie émerge, renforçant ainsi un sentiment d’accomplissement et de bien-être.
Au cours d’une recherche menée sur des cofondatrices ou présidentes de collectifs de femmes âgées, j’ai vu la joie apparaître comme un moteur de leur action. Elle surgit parce qu’il y a une action concrète : peindre une fresque murale, réaliser une série de podcasts, mener des actions en justice ou de lobbying pour influencer le vote de certaines lois, etc. Cette joie n’est pas passive, mais se trouve dans la mise en mouvement de soi et de son corps. C’est l’expérience qui inspire la joie, et celle-ci se renforce parce qu’elle est partagée. À son tour, elle stimule de nouvelles actions, favorise la créativité et le partage. La joie, telle qu'elle est vécue par les retraités, va bien au-delà d'une simple satisfaction du statu quo. Elle implique un refus d'accepter passivement les situations existantes, qu'elles soient sociales, politiques ou personnelles. Elle représente un processus dynamique de transformation et d'évolution, tant sur le plan personnel que collectif.
Cette joie ne se limite pas à l'engagement militant. Je l'ai observée aussi dans des pratiques sportives, créatrices ou culturelles, qu’on les pratique seul ou en groupe. Seul, on peut la trouver dans l'écriture, le dessin, le crochet ou la gymnastique quotidienne. En groupe, elle peut surgir en participant à une équipe de football, un groupe de qi gong, une chorale, un potager partagé, un café associatif… Mais dans une société accélérée, où l'urgence est permanente et la digitalisation massive, elle naît aussi, et peut-être surtout, de la rencontre en présence avec ses proches, ses petits-enfants, mais aussi avec d'autres générations.
Et pourtant, ces rencontres ne vont pas de soi. De l'école à la retraite, nos parcours sont organisés pour séparer les âges. Des chercheurs norvégiens y voient l'un des terreaux de l'âgisme. Ce que nous ne croisons jamais, n’existe pas dans notre réalité. D'où l'idée d'une éducation au vieillir : apprendre la diversité de ce que vieillir veut dire, accepter le passage du temps et tisser des liens entre générations. Elle commence dès l’enfance par les rencontres de personnes âgées, bien souvent nos grands-parents. Ces premières impressions seront ensuite modelées par les influences culturelles (la littérature jeunesse, les dessins animés, les films, les livres, les photographies, les documentaires). Elle passe aussi par des programmes, qui contribuent par la rencontre et le fait d’agir ensemble à la déconstruction de l'âgisme. Rien ne remplace le face-à-face.
Cultiver la joie, ce n'est ni nier les vulnérabilités, ni passer sous silence les inégalités profondes entre retraités, ni oublier que certains peinent à couvrir leurs besoins vitaux élémentaires. Pour beaucoup de retraités des milieux populaires, vivre à la retraite dignement passe d'abord par avoir le nécessaire pour vivre, et la joie ne remplace pas cela. Pourtant, j'ai aussi rencontré des personnes aux ressources modestes pour qui la joie se logeait dans le mouvement, la création, l'engagement et les petites choses du quotidien. Elle se transmet quand on montre aux enfants, dès le plus jeune âge, que vieillir peut être une aventure féconde. S'autoriser à vieillir, n’est-ce pas aussi s'autoriser la joie ?
S'autoriser à vieillir de Mélissa-Asli Petit (Auteur), Michel Billé (Postface), Marie de Hennezel (Préface), éditions ERES, 2026
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