« Une des conséquences inévitables du vieillissement démographique, en France, est la hausse des dépenses sociales »

Publié le par Or gris : seniors acteurs des territoires, dans une société pour tous les âges

Le vieillissement démographique, dans l’Hexagone, freine durablement la croissance et creuse les déficits sociaux, tout en maintenant un taux d’épargne et une demande d’actifs risqués élevés, constate l’économiste Patrick Artus, dans sa chronique

Le vieillissement démographique touche désormais presque tous les pays, à l’exception de l’Afrique subsaharienne et de l’Asie du Sud. Mais quels sont ses effets pour la France ?

La première conséquence est le freinage de la croissance. La population en âge de travailler (15-64 ans) recule à partir de 2023 et devrait diminuer de 0,1 % par an entre 2025 et 2030, ce qui réduit mécaniquement le potentiel de croissance. Il est probable que les gains de productivité diminuent aussi avec le vieillissement, en raison de la moindre agilité des personnes âgées pour les emplois manuels et les emplois à contenu technologique important. En France, la productivité du travail progressait de 0,9 % par an de 2010 à 2018 ; depuis son pic de 2019, elle a reculé et se situe aujourd’hui 2,5 % en dessous de son niveau du troisième trimestre 2019. En cumulant recul de la population active et stagnation de la productivité, la seule source possible de croissance devient la hausse du taux d’emploi, ce qu’on observe : le taux d’emploi des 15-64 ans est passé de 66,4 % en 2019 à 69,4 % au troisième trimestre 2025. La croissance s’annonce durablement faible.​

Sous-indexation structurelle

La seconde conséquence, tout aussi inévitable, du vieillissement démographique est la hausse des dépenses sociales et le déficit croissant des régimes de protection sociale si aucune politique correctrice n’est mise en œuvre. Cela est vrai pour les régimes de retraite. Le ratio cotisants/retraités doit passer de 1,67 en 2025 à un niveau compris entre 1,3 et 1,4 en 2050, dans un contexte de baisse rapide de la fécondité (1,62 enfant par femme en 2024) et d’incertitude sur la réforme des retraites et l’indexation des pensions sur les prix. A règles inchangées, le déficit des systèmes de retraite passerait d’environ 7 milliards d’euros en 2025 à 30 milliards en 2045, selon la Cour des comptes.​

Le même raisonnement vaut pour l’Assurance-maladie. La Sécurité sociale affiche un déficit de 23 milliards d’euros en 2025, principalement dû à l’Assurance-maladie. Les perspectives sont défavorables car les dépenses de santé augmentent avec l’âge : la dépense annuelle moyenne est de 1 807 euros pour un Français de 17 à 59 ans, 4 195 euros pour une personne de 60 à 74 ans, 6 448 euros pour les 75-84 ans et 8 360 euros pour les plus de 85 ans. A cela s’ajoutent 33 milliards d’euros de dépenses liées à la dépendance en 2025.

Il faudra, si la croissance reste faible et si le taux d’emploi n’augmente pas significativement, accepter un freinage des dépenses de protection sociale, par exemple une sous-indexation structurelle des retraites et une moindre prise en charge par l’Assurance-maladie des dépenses de santé.

On voit que les effets sur la croissance et l’équilibre des comptes sociaux du vieillissement démographique correspondent à ceux qui sont attendus. En revanche, les effets sur l’épargne, sur sa structure et sur l’inflation sont très différents de ceux généralement décrits. La théorie du cycle de vie suggère que les retraités désépargnent pour soutenir leur consommation, mais en pratique le taux d’épargne est croissant avec l’âge : 8 % pour les moins de 30 ans, 9 % pour les 30-39 ans, 11 % pour les 40-49 ans, 18 % pour les 50-69 ans, 25 % pour les plus de 70 ans. Le motif de transmission et la précaution face au risque de dépendance dominent.

Cela est aussi vrai pour la détention d’actions : le taux de détention (pourcentage des personnes qui détiennent des actions) est de 4,4 % pour les moins de 35 ans, 7 % pour les personnes âgées de 35 à 64 ans, 8,7 % pour les plus de 65 ans. Les personnes âgées ont donc moins d’aversion pour le risque financier que les plus jeunes, ce qui contredit les idées reçues ; le caractère sûr du revenu de retraite (absence de risque de perte d’emploi) permet d’accroître le risque pris sur les placements.​

Il n’est donc pas vrai que le vieillissement démographique diminue le taux d’épargne des ménages : il y aura durablement abondance d’épargne en France, alors que le taux d’épargne des ménages est déjà de 18,4 % au troisième trimestre 2025, niveau très élevé. Ce n’est pas non plus vrai que le vieillissement obligerait l’Etat à garantir l’épargne risquée au motif que les personnes âgées prendraient peu de risque. En France, où le poids des seniors est élevé, le taux d’épargne et la demande d’actions sont, au contraire, élevés.​

Activité faible

La théorie habituelle soutient aussi que le vieillissement démographique est inflationniste. Les retraités consomment sans produire, ce qui crée une situation d’excès de demande de biens et services et peut conduire à une hausse de l’inflation. Le recul de la population en âge de travailler peut provoquer des tensions sur le marché du travail, d’où des hausses de salaires et de l’inflation.

Pourtant, on n’observe pas aujourd’hui en France de forte inflation : elle est de 0,9 % en novembre 2025, avec une activité faible, une appréciation de l’euro et un chômage encore élevé (7,7 % au troisième trimestre 2025). A l’inverse, au Japon, où l’inflation était quasi nulle dans le passé, elle est d’environ 3 % en moyenne depuis la mi‑2022, en grande partie du fait des tensions sur le marché du travail liées au vieillissement. Les réactions de l’inflation au vieillissement diffèrent donc fortement selon les pays.​

Vu l’importance du vieillissement démographique, il est important d’avoir les idées claires sur son impact économique. Celui-ci conduit à une croissance faible et à une progression rapide des dépenses de protection sociale. En revanche, les idées sont erronées en ce qui concerne ses effets sur l’épargne et la demande d’actifs risqués. On ne peut pas non plus isoler un effet clair du vieillissement sur l’inflation. Reste que l’aspect le plus négatif du vieillissement de la population demeure le déséquilibre des comptes sociaux.

Patrick Artus est conseiller économique d’Ossiam et membre du Cercle des économistes.

Publié dans Le Monde du 11janvier 2026

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