Il n’y a pas d’âge pour croquer la vie à pleines dents
« Il n’y a pas d’âge pour croquer la vie à pleines dents, même avec un dentier » : Fiona Lauriol lutte contre l’isolement des personnes âgées
Entre 2017 et 2020, Fiona Lauriol a effectué un long voyage de plus de 15 000 kilomètres entre le sud de la France, l’Espagne et le Portugal, avec une invitée de marque à bord de son camping-car : sa grand-mère centenaire, prénommée Dominique. Les réseaux sociaux avaient fait leur miel de son récit. Victime du syndrome de glissement, l’aïeule n’avait plus goût à rien et s’apprêtait à mourir, d’après son Ehpad.
Refusant cet augure, sa petite-fille l’avait alors embarquée dans un road trip inattendu, entre paysages jamais visités (sources chaudes, zones semi-désertiques…) et expériences vécues pour la première fois (concerts, casque de réalité virtuelle…). Intitulé « Mémé part en vadrouille », le voyage avait pris fin avec le décès de Dominique, à l’âge de 103 ans et 3 mois. Mais l’histoire ne s’est pas arrêtée là.
Bâton de pèlerin en main, et après avoir narré cette histoire dans le livre 101 ans. Mémé part en vadrouille (Le Livre de poche, 2023), Fiona Lauriol continue, depuis, de voyager par monts et par vaux pour alerter l’opinion sur les dommages de l’isolement chez les personnes âgées – cette « mort sociale » qui toucherait 750 000 personnes de 60 ans et plus en France, selon le dernier baromètre de l’association Petits Frères des pauvres, publié en septembre 2025.
Le 25 mai, la Vendéenne a bouclé un tour de France d’une durée d’un an qui l’a conduite dans 90 départements : près d’une centaine de députés et sénateurs, mais aussi un ancien président de la République (François Hollande), ont été invités dans son camping-car pour l’entendre défendre son concept d’« arthrolescence » qui vise à redonner une utilité sociale à ceux qui l’ont perdue. « Il n’y a pas d’âge pour croquer la vie à pleines dents, même avec un dentier »,formule celle qui se dit spécialiste en « anthropologie gériatrique ».
Comme lors de ses précédentes expéditions, Fiona Lauriol, 44 ans, était accompagnée de ses parents, qui la suivaient dans un véhicule similaire au sien. Une famille fusionnelle, les Lauriol. Le père, Thierry (65 ans), a travaillé dans l’hôtellerie, la mère, Fosca (70 ans), dans une banque, avant que le virus de la bohème ne les pousse à bourlinguer au gré du vent – une quarantaine de pays visités ensemble – grâce aux revenus d’une location saisonnière à La Faute-sur-Mer (Vendée), où ils vivent en temps normal.
Un combat nécessaire
Née en 1982, Fiona a suivi l’école à la maison – ou plutôt « en camping-car » – avant d’exercer plusieurs boulots fugaces, comme cracheuse de feu, DJ ou femme de ménage. Se préoccuper de ces bataillons « d’invisibles, de fantômes, de méprisés de la société » qui composent les rangs du grand âge est devenu son idée fixe. Un combat plus nécessaire que jamais. Un élu local, croisé en chemin, ne se flattait-il pas, récemment, de s’« occuper des petits vieux de [sa] commune à dose de soupette et de Derrick » ?
Pour défendre la cause du bien-vieillir, Fiona Lauriol – qui a dû vendre sa maison pour financer son dernier périple – a enchaîné les rendez-vous à Paris du 8 au 10 juin : à la Caisse nationale de la solidarité pour l’autonomie, à l’Assemblée nationale, au Sénat… L’occasion de rappeler que « les anciens sont considérés comme des meubles que l’on dépoussière lorsqu’on a le temps, comme des plantes que l’on bouge pour les mettre au soleil. On va les infantiliser, surprotéger, avilir, au point de les rendre si transparents qu’ils finissent par disparaître totalement, jusqu’au jour où on retrouve leur squelette, des années plus tard ».
La jeune femme ne manque pas de solutions : ouvrir les établissements scolaires à l’intergénérationnel, favoriser la colocation entre étudiants et seniors, mieux former les lycéens qui se prédestinent à l’aide à la personne, créer des référents aux personnes âgées dans les municipalités…
Son exemple a, semble-t-il, donné des idées à d’autres. Une ex-étudiante en droit de 23 ans, Mélissa Anton, connaît actuellement un grand succès sur TikTok à travers son compte « Mel et Fernande », dans lequel elle met en scène son arrière-grand-mère centenaire, venue vivre chez elle afin d’éviter d’entrer en Ehpad. Une aventure qu’elle raconte aussi dans un livre du même nom (Fayard, 208 pages, 20,90 euros). L’influenceuse, rompue au placement de produit dans ses vidéos, a rendez-vous à l’Assemblée nationale le 23 juin pour faire entendre la voix des aïeux invisibilisés. Fiona Lauriol a tenté de la joindre, afin qu’elles mutualisent leurs forces.
Publié dans Le Monde du 25 juin 2026
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