« Les retraités ne sont pas plus heureux que les actifs »
Il est réducteur d’associer bonheur et retraite, car si celle-ci attire c’est aussi pour fuir un travail devenu pénible, constate, dans sa chronique, Béatrice Madeline, journaliste au service Economie, à partir d’une étude menée par deux économistes.
Dans la confrontation souvent mise en scène entre des retraités qui jouiraient sans entraves de leurs vieux jours, face à des actifs mal rémunérés et mal reconnus, une note de recherche du Centre pour la recherche économique et ses applications (Cepremap,mars 2026) vient nuancer le débat. Les chercheurs Alex Martinez et Mathieu Perona ne s’intéressent pas aux comptes en banque des uns ou des autres, mais ils ont analysé la dimension subjective du bien-être ressenti par les individus.
Leur conclusion devrait permettre de remiser les clichés autour d’une prétendue « guerre des générations ». Ainsi, « dans la quasi-totalité des dimensions, le bien-être des retraités est pratiquement identique à celui des personnes en emploi du même âge », notent les auteurs de l’étude. Autrement dit, « la retraite n’est pas la période dorée que l’on imagine ».
Ce constat vaut pour tous : hommes et femmes, employés et cadres, travailleurs manuels et intellectuels. A partir de 65 ans, c’est même la vie professionnelle qui est le plus appréciée : les personnes actives semblent plus satisfaites de leur existence que les retraités du même âge. C’est particulièrement vrai pour les professions libérales, chefs d’entreprise ou commerçants, qui bénéficient de revenus élevés. Mais si ces personnes n’ont pas cessé de travailler, c’est peut-être aussi parce qu’elles aiment leur métier, ce qui cohérent avec leur bien-être ressenti.
Le lien social, marqueur de la qualité de vie
La seule exception à ce tableau concerne les personnes qui se trouvent au chômage au moment elles font valoir leur droit à la retraite. Quitter ce statut stigmatisant se traduit logiquement par un sentiment de bien-être retrouvé, et ces personnes ont tendance à idéaliser leur passage à la retraite. Mais les retraités ne sont pas plus heureux, en moyenne, que les actifs, en dépit d’un niveau de vie plus qu’honorable.
Selon les travaux de la direction des statistiques des ministères sociaux, le montant de leur pension est en moyenne moins élevé que les revenus des actifs, mais, sauf cas rare, ils n’ont plus d’enfants à charge. Contrairement à ce qui prévalait encore il y a cinquante ans, peu de retraités font partie des plus défavorisés : 10 % d’entre eux se situent sous le seuil de pauvreté, contre 14,4 % de la population en 2022. En outre, ils sont majoritairement propriétaires, parfois de plusieurs biens. Selon l’Insee, 70 % des ménages (dont la personne de référence est retraitée) sont propriétaires de leur résidence principale, contre 57 % pour l’ensemble de la population. A cela, s’ajoutent les actions et obligations détenues par les retraités. Ils posséderaient en moyenne 91 000 euros d’actifs financiers, contre 56 000 euros pour les personnes en activité.
Comme le dit l’adage populaire, l’argent ne fait donc pas le bonheur, pas plus celui des retraités que des actifs. Mais si, une fois passé le cap de la retraite, le bien-être ne grimpe pas en flèche, c’est parce que cette étape ne va pas non plus sans quelques désillusions. « La sortie de l’activité professionnelle entraîne la rupture de nombreuses relations sociales faibles, qui peuvent peser sur la santé mentale et générer un sentiment de mise à l’écart au quotidien », notent les chercheurs. Le lien social reste un marqueur fondamental de la qualité de vie, à tous les âges.
Cela conduit à un paradoxe : comment expliquer alors l’opposition aussi marquée au recul de l’âge de départ à la retraite, dès lors que celle-ci ne procure pas la félicité attendue ? L’explication se trouve peut-être moins dans l’attrait de la « vie d’après » que dans le désamour de la vie professionnelle telle qu’elle est vécue. L’aspiration à la retraite semblerait ainsi s’appuyer, en partie, sur la volonté de fuir un environnement de travail devenu hostile pour les seniors, pénible physiquement et de plus en plus dénué de sens. Ce qui pose la question, souvent débattue mais rarement tranchée, de la formation continue des seniors, des missions qui leur sont confiées dans les organisations, et de la reconnaissance de ce qu’ils apportent à l’entreprise.
Béatrice Madeline pour Le Monde, Publié le 26 mars 2026
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