Raging Grannies : La colère des mémés

Publié le par Or gris : seniors acteurs des territoires, dans une société pour tous les âges

Puisque vieillir est inévitable, je vous propose aujourd’hui de prendre de l’âge avec colère, militantisme et humour, comme le fait magnifiquement Sheila Laursen, 81 ans,    interrogée par Rose-Aimée AutomneT.Morin 

Elle ne croit pas beaucoup à l’astrologie, mais elle me précise d’entrée de jeu qu’elle est Gémeaux. C’est peut-être ce qui explique qu’elle aime jongler avec plusieurs activités à la fois, glisse Sheila Laursen avec un sourire en coin.

Comités pour des logements accessibles, pour la préservation de l’environnement et pour la sécurité alimentaire, popote roulante, coups d’éclat au sein de la section montréalaise des Raging GranniesSheila Laursen est si active qu’elle a reçu la médaille du Couronnement du roi Charles III, en mars dernier – une distinction qui honore les Canadiens qui ont contribué de manière significative à leur communauté. (C’est aussi une distinction qui a engendré un conflit entre elle et Sa Majesté, mais on y reviendra…)

L’élan de Sheila Laursen est peut-être propulsé par les astres donc, mais il l’est probablement davantage par sa formation d’infirmière. La militante a appris très jeune à prendre soin des autres. Surtout, elle a compris l’importance de garder les gens loin de l’hôpital. Et cette prévention, cette santé, elle se déploie au sein de communautés tissées serrées. Quand le filet social s’effrite, Sheila refuse de rester passive.

S’il existe un bénéfice à la vieillesse, c’est le droit de nommer haut et fort les injustices, croit-elle. Elle n’a jamais eu peur d’émettre son opinion, mais elle constate qu’on en laisse plus passer quand il s’agit de personnes aînées…

Pour preuve, Sheila Laursen m’offre un petit cours d’histoire des Raging Grannies (le volet francophone de l’organisation internationale s’appelle Les mémés déchaînées). En 1987, à Victoria, en Colombie-Britannique, des aînées se rassemblent pour dénoncer la présence de navires équipés d’armements nucléaires en eaux canadiennes. Elles sont déguisées en grands-mères. Elles chantent. Elles créent un mouvement.

En 1989, des mémés se réunissent à Montréal pour la première fois. Quand la guerre du Golfe éclate, elles se présentent à un centre de recrutement des Forces armées canadiennes. Elles supplient les personnes sur place d’épargner les jeunes et de les enrôler, elles. « On est vieilles, on n’a rien à perdre, prenez-nous ! »

« Ils ne savaient pas quoi faire avec ces mamies un peu cinglées », poursuit Sheila Laursen, amusée. Le voilà, le privilège de la vieillesse.

Elle ajoute que les expériences accumulées au fil des années permettent aux personnes aînées de mieux percevoir ce qui va mal dans le système. Il faut dire que son parcours lui donne probablement plus d’outils que la moyenne des ours, à cet effet…

Mère de trois enfants, Sheila Laursen a été infirmière avant de transformer sa maison en foyer d’accueil pour adolescentes. Elle a été la première coordonnatrice du Centre de ressources communautaires de l’Ouest-de-l’Île, membre du conseil d’administration du CLSC Lac-Saint-Louis et directrice des programmes internationaux des YMCA du Québec.

C’est d’ailleurs lors d’une soirée de remise de prix orchestrée par l’organisation qu’elle a découvert les Raging Grannies. Elle est tombée sous le charme de ces femmes audacieuses qui parlaient d’enjeux importants en chantant des textes comiques, voire choquants (ils incluent parfois le mot « bitch », m’avoue-t-elle)…

En 2010, quand elle a pris sa retraite, Sheila a rejoint les rangs des mémés. Elles sont aujourd’hui une douzaine de membres actives à Montréal, âgées de 60 à 90 ans. Ensemble, elles ont dénoncé la crise du logement, les conflits armés, le sort des aînés oubliés, l’apathie des citoyens quand vient le temps de voter, la crise environnementale, etc.

La manifestation la plus marquante pour Sheila Laursen ? Lors d’une marche pour le climat, il y a quelques années, David Suzuki a crié : « The Raging Grannies ! They are my people ! » (« Les mémés déchaînées ! C’est mon clan ! ») 

J’aime l’idée qu’un éminent généticien et zoologiste puisse se reconnaître en une grand-mère déguisée. Il n’est pas le seul à le faire, cela dit.

« Il y a souvent des hommes qui viennent nous voir pour dire qu’ils aimeraient se joindre à nous, souligne Sheila. On leur répond que c’est impossible, mais qu’on les invite à créer leur groupe de pépés bougons ! »…On attend toujours.

Je ne pense pas que les hommes persévèrent de la même manière que nous, les femmes têtues. : Sheila Laursen

À la fin de l’hiver, quand elle a appris qu’elle recevrait la médaille du Couronnement du roi Charles III, Sheila Laursen s’est demandé si elle devait accepter l’honneur ou non. À l’époque, le gouvernement britannique invitait Donald Trump à une visite d’État, alors que ce dernier avait humilié Volodymyr Zelensky à Washington. Sheila était fâchée. Elle accepterait la médaille, mais non sans laisser savoir au roi le fond de sa pensée…Elle a écrit une lettre à Charles III. Quelques mois plus tard, elle recevait une réponse de Buckingham Palace. Le chef du service de la correspondance royale lui indiquait que la force de ses convictions avait été bien comprise et ses observations notées avec attention.

Le silence ne nous mènera nulle part. Il vaut mieux engager le dialogue avec les personnes qui ne pensent pas comme nous, estime la militante. C’est peut-être même ça, bien vieillir

« Les Grannies, on a des parcours et des points de vue différents, mais on a des objectifs communs. On veut la justice et le respect des droits de tous. Tu ne veux pas rester coincée dans une seule manière de voir les choses. Réfléchir au gré des rencontres, c’est ça qui garde ton cerveau actif ! » Si Sheila le dit, moi, j’y crois.

Consultez le site de Raging Grannies : https://montreal.raginggrannies.org/les-memes-dechainees/

Article de Rose-Aimée AutomneT.Morin, pour La Presse

https://www.lapresse.ca/societe/chroniques/2025-11-12/raging-grannies/la-colere-des-memes.php

Voir aussi : Grand mothers collectives ( on se documente et on vous en reparle…)

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