Demeurer au pays ou vivre sa retraite à la campagne : comment cohabitent les personnes âgées en milieu rural isolé ?

Publié le par Orgris

Demeurer au pays ou vivre sa retraite à la campagne : comment cohabitent les personnes âgées en milieu rural isolé ?

Les campagnes françaises vieillissent : le constat n’est pas nouveau, mais renvoie autant au vieillissement sur place des agriculteurs et commerçants autochtones qu’à l’afflux de retraités venus des villes. Comment cohabitent ces deux populations ? Isabelle Mallon montre la distance qui les sépare, dans leurs pratiques comme dans leurs représentations.

Le milieu rural isolé est un espace résiduel dans la nomenclature de l’Insee [1]. Il renvoie à une campagne éloignée des grandes aires urbaines comme des villes petites et moyennes, marquée par une faible densité résidentielle et commerciale et une difficulté à maintenir des services publics. Cet espace a cependant connu, comme les autres espaces ruraux, un regain démographique depuis les années 1970. Le « vieillissement continu de la population rurale » que l’on y observe est dû autant à un solde naturel négatif qu’à un solde migratoire positif, lié à l’installation de citadins autour de l’âge de la retraite (Détang-Dessendre et Piguet 2003) [2].

Les vieux habitants du milieu rural isolé sont ainsi plus hétérogènes que les représentations communes ne le supposent. Si les paysans ayant toujours vécu sur place constituent une part importante de cette population âgée, des personnes venues de la ville, réinstallées au pays de leur enfance ou investissant à l’année une résidence secondaire, parfois explicitement acquise pour la retraite, diversifient l’éventail social des retraités. Comment ces différentes populations cohabitent-elles ? Nouent-elles des relations ? Peut-on observer des rapprochements ou, au contraire, le maintien d’écarts dans leurs investissements locaux ? Une enquête par entretiens auprès de retraités âgés de plus de 60 ans [3] vivant dans deux contextes ruraux isolés et vieillissants, en Creuse et en Ardèche, a permis de montrer que les différentes catégories de vieux habitants se côtoient plus qu’elles ne cohabitent ou ne collaborent aux mêmes institutions et associations locales.

     Deux campagnes contrastées

La communauté de communes creusoise et le canton ardéchois étudiés dans l’enquête ont en commun le vieillissement de leur population (respectivement 43 % et 40 % de la population ont plus de 60 ans) et une présence encore forte de l’activité agricole (respectivement 38 % et 29 % des emplois). Mais ces deux territoires se différencient par leur géographie et leur morphologie sociales.

En Ardèche, le canton se déploie entre la moyenne montagne et la plaine, où se trouve le chef-lieu. En dehors des bourgs, où se concentrent quelques services publics, des commerces de première nécessité, les cabinets médicaux, mais aussi les cafés et les locaux associatifs, l’habitat est regroupé dans des hameaux desservis par des routes étroites et peu entretenues. Dans la Creuse, plus précocement désertifiée, les bourgs sont moins peuplés et les commerces beaucoup plus rares. L’habitat est dispersé dans des fermes et maisons isolées, cachées des regards par un paysage de bocage fermé. Le repli sur le domicile est renforcé par une présence importante de commerçants itinérants. Si la vie sociale est marquée par une alternance entre l’été et l’hiver, celle-ci est plus forte en Ardèche en raison d’une fréquentation touristique plus prononcée. Enfin, si les vieux du coin sont essentiellement des agriculteurs, les retraités installés sur le tard sont plutôt issus de catégories populaires et originaires de la grande région parisienne en Creuse, issus de catégories supérieures en Ardèche.

     Profiter de sa retraite à la campagne : les retraités nouvellement installés

Les personnes venues s’installer sur le tard de leur vie dans ces espaces ont choisi le milieu rural isolé pour profiter des aménités de la campagne, du calme, de la solitude, du contact avec la nature. Leur quête est motivée par un rejet de la vie urbaine, de ses paysages, de sa trop forte densité humaine, par une volonté d’échapper à la ville, perçue comme menaçante :

« Si j’étais resté à Paris, je serais devenu un ivrogne, il n’y avait rien à foutre, un balcon d’un côté, la mosquée de l’autre, le cimetière, l’autoroute, un peu plus loin l’hôpital, il y avait le bistrot en bas, alors fallait bien sortir, automatiquement c’était le bistrot, j’ai pas été mécontent, faites-moi confiance… » (Monsieur Berget, 76 ans, ancien contremaître originaire de Stains, en banlieue parisienne)

Un autre ressort de leur installation est le souhait de renouer avec leurs racines. Les personnes venues se réinstaller au village de leur enfance sont emblématiques de ce désir de retour aux « espaces fondateurs » (Gotman 1999) de l’enfance, mais celles qui n’ont pas de filiation dans les lieux cherchent également une forme de retour à une campagne connue durant l’enfance (la ferme d’une grand-mère, une maison de famille, etc.). Pour autant, ces retraités déploient des pratiques urbanisées des lieux : ils randonnent et ne vont pas aux champignons ; ils jardinent, fleurs et légumes, avec des préoccupations biologiques absentes chez les anciens agriculteurs du coin qui continuent à « faire » leur potager ; ils rejoignent les jeunes du groupe théâtre ou s’investissent dans l’amicale cycliste plus que dans le club des aînés ruraux. Leurs activités témoignent d’un rapport d’agrément et d’innovation, plutôt que d’utilité et de tradition, à la terre et au pays.

Ceux qu’ils reconnaissent comme leurs amis ou leurs voisins, à qui les lient des visites réciproques, des goûts communs, des partages d’activités, sont le plus souvent, comme eux, des « étrangers » installés sur le tard dans le coin, ou des personnes réinstallées au pays de leur enfance. Les relations avec les autochtones sont essentiellement de bon voisinage, et ne vont guère au-delà des échanges de services. Enfin, leurs mobilités les entraînent souvent au-delà des limites du pays, pour des visites à leurs enfants ou des voyages. Ces retraités installés sur le tard ont choisi de « vivre à la vacance » (Madame Chapuis, 76 ans, ancienne couturière). Les habitants ayant toujours vécu sur place sont perçus à l’aune de cette retraite conçue sur un mode hédoniste. Même s’ils ont tenté de « ne pas jouer les Parisiens qui arrivent », les nouveaux venus laissent transparaître dans leurs discours un sentiment de légère supériorité : « je sais pas comment dire, c’est un peu la vie à l’ancienne, ils ont moins évolué et ça se sent, qu’est ce que vous voulez, il y en a qui sont jamais partis ; même à Guéret, c’est pareil… On a du mal à comprendre… » (Madame Chapuis). Les autochtones âgés sont vus d’abord comme des vieux, repliés sur eux-mêmes, leur pays, leurs familles, leurs histoires, leurs rivalités et leurs modes de vie anciens, dans lesquels les nouveaux venus n’ont pas leur place.

     Continuer à vivre comme avant la retraite : les vieux du coin

Pour les personnes ayant toujours vécu sur place, la retraite, prise tardivement, ne marque pas une rupture nette ; elle consiste à « faire la même chose, mais plus doucement » (Lalive d’Épinay 1991, p. 48). « On a continué à travailler » soulignent les autochtones âgés, qui investissent peu d’activités nouvelles, susceptibles de les mettre en lien avec les nouveaux venus, sinon le club des aînés ruraux. De même, leurs relations demeurent organisées par un système d’échanges locaux, à la fois professionnels et familiaux, qui les amène à fréquenter les différentes générations d’autochtones bien plus que les retraités nouvellement installés. Ils continuent « à donner la main » aux anciens collègues qui le demandent, et comptent sur leurs enfants ou les voisins plus jeunes pour déneiger, leur apporter des médicaments, les transporter si nécessaire. Leur regard sur les nouveaux venus, qui « ont eu des carrières » (Monsieur Labiolle, 79 ans, ancien fermier), traduit un sentiment d’infériorité. L’extériorité au territoire de ces retraités, attestée par leurs mobilités passées et présentes, les crédite aux yeux des anciens du pays de statuts sociaux supérieurs aux leurs, de compétences et d’appétences plus importantes pour les affaires politiques ou l’investissement associatif. Elle légitime en même temps leur mise à l’écart : même après une longue fréquentation des lieux (une trentaine d’années parfois), les « nouveaux » venus restent tenus à distance. L’histoire locale ne saurait ainsi les intéresser, puisqu’ils ne sont pas « d’ici ».

L’installation de ces « nouveaux » habitants retraités est considérée de manière ambivalente : certes, grâce à eux, des maisons rouvrent et sont habitées à l’année. Mais du fait de leur âge, ils ne contribueront pas à redresser le pays, d’autant que ce redressement est envisagé sous les seuls angles d’une agriculture réinvestie ou d’une réindustrialisation, à l’aune des métiers exercés par les vieux restés sur place. En outre, ils sont toujours susceptibles de repartir, puisqu’ils ne sont pas enracinés dans le pays par une filiation longue. Enfin, les idées, les pratiques, les modes de vie des nouveaux venus folklorisent et délégitiment les traditions paysannes, les manières de vivre locales. Les « thés dansants » organisés en lieu et place des chansons en patois, la multiplication des résidences secondaires et des chambres d’hôte alors que les exploitations agricoles se raréfient sont autant de transformations de la vie locale vécues sur le mode du déclin et du déclassement social par les habitants enracinés. Les anciens agriculteurs comme les commerçants demeurés sur place ont le sentiment de ne plus maîtriser leur environnement, assistant impuissants à l’ensauvagement des paysages, et de ne plus « donner le ton » (Chamboredon et Lemaire 1970) de la vie locale. D’où un sentiment d’isolement collectif, à mesure que disparaissent leurs classards [4], voisins et amis : « on ne connaît plus personne au village ».

     Variations dans les vieillissements : genres, classes et trajectoire sociales

Ainsi, au sentiment de supériorité des retraités nouveaux venus répond le sentiment d’indignité des anciens ayant toujours vécu sur place. L’organisation de la vie quotidienne et les pratiques différenciées de ces deux groupes d’habitants âgés ne les font guère entrer en relation, sinon de manière superficielle. Ces rapports faits de proximité spatiale et de distance sociale révèlent deux manières de vieillir à la campagne. Chez les anciens citadins, le modèle du troisième âge comme « fresh map of life » (Laslett 1989 [5]) prédomine : il s’agit, tant que la santé le permet, de vivre cette période sur un mode hédoniste, en rupture avec la vie active passée. À l’opposé, les anciens ayant toujours vécu au pays conçoivent leur retraite dans la continuité de leur vie passée, sur le mode du travail beaucoup plus que du loisir. Tandis que les premiers cherchent à « se réaliser », les seconds privilégient la stabilité de leur existence.

Des effets de genre et de catégorie sociale modulent, cependant, la distance entre ces deux groupes : les hommes issus de catégorie populaire (cas typique des « Parisiens » en Creuse) se rapprochent par certaines pratiques ou représentations du vieillissement à la campagne des anciens toujours demeurés sur place, tandis que les femmes de catégorie supérieure apparaissent comme les plus distantes. En outre, certains habitants âgés font lien entre ces deux groupes : les personnes revenues s’installer au moment de la retraite dans leur village d’enfance, que leur trajectoire sociale ascendante rapproche des nouveaux venus, et dont les liens maintenus au long de la vie active avec le village sont réinvestis de manière forte et multiforme à la retraite. Ces « passeurs », souvent investis dans des mandats électifs ou associatifs, représentent, à n’en pas douter, des acteurs-clés pour la dynamique future de ces territoires.

par Isabelle Mallon, le 09/01/2013 doblié dans Metro politiques .eu

http://www.metropolitiques.eu/Demeurer-au-pays-ou-vivre-sa.html

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