France et Allemagne face au défi commun du vieillissement

Publié le par Orgris

France et Allemagne face au défi commun du vieillissement

La France est le seul pays d'Europe occidentale où les naissances sont presque assez nombreuses pour maintenir la population : son taux de fertilité atteint plus de 2 enfants par femme.

En Allemagne, ce taux reste compris entre 1,3 et 1,4 enfant par femme. " Nous avons un vrai handicap démographique en Allemagne, il n'y a aucune question là-dessus ", reconnaît le démographe Guido Friebel, qui ne note aucun changement de tendance.

Pour l'instant, l'évolution est cependant économiquement favorable à l'Allemagne, à qui elle épargne des coûts d'entretien et d'éducation de jeunes. " Si l'on parle de la démographie allemande d'aujourd'hui, il n'y a pas lieu d'être catastrophiste. Mais les simulations à long terme sont inquiétantes ", résume M. Friebel.

Celles de l'office des statistiques Destatis montrent que, en 2030, la part de la population en âge actif dans la population allemande - de 22 ans à 64 ans - sera tombée de 59 % à 53 %, tandis que 29 % de la population aura plus de 65 ans (21 % aujourd'hui) et 19 % moins de 22 ans (21 % aujourd'hui). De plus en plus de personnes âgées seront donc à la charge des personnes actives.

    TAUX D'ACTIVITÉ DE LA POPULATION SUPÉRIEUR EN ALLEMAGNE

" Je ne suis pas très convaincu par les projections à long terme, même en démographie, tempère son confrère français Hippolyte d'Albis. Ce qui est certain, c'est que nous vivons une rupture avec l'arrivée à l'âge de la retraite des générations nombreuses de l'après-guerre, où l'on a connu 900 00 naissances par an, soit une augmentation de près de 50 % par rapport à ce qui prévalait auparavant. Au-delà de la démographie, il faut voir le taux d'activité, qui est faible en France, même si cela s'améliore. "

Ce taux d'activité de la population reste supérieur en Allemagne car on y compte moins d'écoliers, mais aussi en raison de l'insertion récente des femmes sur le marché du travail. La proportion de femmes actives " atteint maintenant à peu près le même taux que la France. Le problème, c'est que ce ne sont pas des emplois à plein temps, typiquement trois jours sur cinq, par exemple, et que ce sont souvent les emplois les plus précaires, tels que les minijobs, qui ne garantissent pas une retraite à l'avenir ", note M. Friebel.

Même si ce ne sont pas pour des emplois comparables en durée et en statut, 80 % des femmes de 25 ans à 49 ans participeraient ainsi au marché du travail, de part et d'autre du Rhin (et plus de 90 % des hommes).

Pour contrecarrer les effets du vieillissement sur le taux d'activité, il reste donc un potentiel inexploité : " Faire converger le taux d'activité des femmes avec celui des hommes - à l'image de la Scandinavie - serait un choc énorme sur le marché de l'emploi. Il existe donc une réserve [de main-d'oeuvre] d'âge actif ", souligne M. d'Albis.

    POLITIQUE INADAPTÉE

La politique familiale allemande est, en valeur absolue et rapportée au nombre de naissances, aussi généreuse que la française. Mais ses modalités sont très différentes. " L'Allemagne donne plus de cash et la France plus de services ", résume M. Friebel.

En Allemagne, appuie M. d'Albis, " l'avantage fiscal est concentré sur le quotient conjugal, ce qui n'encourage pas le travail féminin, et non pas sur le quotient familial [le foyer fiscal tenant peu compte du nombre d'enfants]. L'essentiel des aides, ce sont des transferts financiers et l'offre de services publics est deux fois moins élevée qu'en France ".

Cette politique inadaptée explique en partie pourquoi le taux de fécondité reste bas en Allemagne et s'ajoute à des facteurs culturels, comme le conservatisme d'une partie de la société sur le travail des jeunes mères.

Dans les prochaines années, l'Allemagne, la France, tous les pays développés mais aussi la Chine seront confrontés au vieillissement et aux effets de l'augmentation de la proportion des inactifs dans la population totale. " Le choc du coût de la santé et du vieillissement va concerner aussi les pays ne socialisant pas ces dépenses car les seniors devront vendre leurs actifs - actions, obligations et immobilier, un peu plus tard - pour financer le coût de la dépendance et de la retraite ", prévient M. d'Albis.

    INDICATEUR PERTINENT

Il conseille donc de surveiller la vitesse du vieillissement, indicateur pertinent, car " ceux qui vieilliront le moins vite seront les plus attrayants et ces pays attireront le plus de talents, de cerveaux et de capitaux. Ce qui s'est joué au niveau des régions françaises va se jouer au niveau mondial ".

Face au vieillissement, il faudra d'abord mieux utiliser le capital humain présent sur nos territoires en faisant reculer toutes les formes de discriminations dans le monde du travail. Mais aussi reconsidérer la question de la migration.

Les deux pays ne sont pas très attrayants pour les migrants qualifiés, à la recherche des opportunités offertes par le monde anglophone, et très fermés à l'immigration du travail. " Rouvrir l'immigration de personnel peu qualifié ne résoudrait pas tous les problèmes, mais cela apporterait une contribution significative : nos pays vont avoir besoin d'une offre de travail pour s'occuper des personnes âgées et des enfants, ce que les familles ne pourront pas faire et ce qui ne correspond pas à leur formation ", explique M. Friebel.

Parmi les pays de l'OCDE, la France est le pays qui reçoit le moins d'étrangers (hors Union européenne), à part le Japon, souligne M. d'Albis : " Or une entrée nette de 150 000 personnes actives par an suffirait à maintenir le vieillissement du pays à son niveau actuel. Il faudrait pour cela que nous soyons beaucoup plus ouverts et attrayants. Il faut aussi sortir de l'illusion d'aller chercher seulement des cerveaux, car nous aurons aussi besoin de personnel de services à la personne. "

Adrien de Tricornot, Journaliste au Monde

Paru dans Le Monde.du 13.11.2013 Logo-Le-Monde-N-B-.jpg

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