Une maison pour sauver la médecine en campagne

Publié le par Orgris

En France, la santé va mal. La médecine généraliste, en zone rurale notamment, est touchée de plein fouet. Fort heureusement des médecins, engagés dans la défense et la sauvegarde de leur profession, tentent de trouver des solutions. Exemple en Limousin.

« Je suis née sur le plateau..., et du plus loin que je me souvienne, mon rêve était d’être médecin de campagne sur le plateau ». C’est ainsi que Catherine Prioux, généraliste à Peyrelevade, en Corrèze, commence sa « lettre ouverte » à la population du plateau de Millevaches. Puis sa lettre prend le goût amer de déception, avant l’annonce d’une ultime décision, pour éviter le pire. Une décision prise « la mort dans l’âme, mais en croyant ferme que c’est pour la bonne cause : celle de sauver la médecine sur le Plateau. »

    La médecine généraliste à l’abandon

Quelle décision ? Installée depuis novembre 1989 à Peyrelevade, Catherine Prioux est contrainte de déplacer son cabinet à une dizaine de kilomètres, à Faux-la-Montagne, dans la partie creusoise du plateau. Là, avec sa consœur Marie Elise Leycure, installée dans ce bourg depuis vingt-deux ans, elles vont ouvrir en avril prochain une maison de santé pluridisciplinaire, prise en charge par la communauté de communes. S’installeront avec elles un dentiste, un kinésithérapeute et un ostéopathe. Pour Catherine Prioux, ce projet est l’unique solution pour ne pas cesser définitivement le métier qu’elle exerce avec « cœur, humilité et un bonheur intact depuis vingt ans ». D’autant, précise-t-elle, qu’en « vingt ans, la situation sanitaire, elle, s’est considérablement modifiée, voire dégradée, et je crains que le pire ne reste à venir... » C’est un fait, le système de santé de la France est en crise. A commencer par la médecine généraliste dont l’effectif de 54 000 praticiens aujourd’hui, risque de chuter à 31 000 en 2025. Difficile à gérer, prenante, chargée de responsabilités et pas assez rémunérée, la médecine généraliste suscite de moins en moins de vocations, notamment chez les étudiants qui la méconnaissent et dont ils ont peur. Les médecins manquent donc partout, même dans les villes. Mais les victimes principales restent les banlieues défavorisées et les zones rurales. « Surtout dans un territoire comme le plateau de Millevaches, éloigné de tout », estime Marie-Elise Leycure. « Sur le plateau, ce refus de la médecine rurale est étroitement lié au problème de la démographie médicale puisque 50 % d’entre nous partiront en retraite d’ici cinq à dix ans, sans personne pour nous remplacer ou prendre la relève. Nous travaillons dix à douze heures par jour, un week-end sur deux. Pour ma part, je prends seulement trois semaines de vacances par an et je dois prévoir mon remplacement un an à l’avance. Cette problématique n’est pas récente, mais elle s’est considérablement aggravée ces dernières années ».

    « Droit vers la mort du médecin de campagne »

Autre cause d’aggravation : le projet de réforme de la sectorisation des permanences de garde, décidé pour cause d’économies par le ministère de la Santé. Alors que la France compte actuellement plus de 2 500 secteurs de garde en première partie de nuit (de 20 heures à minuit), la ministre Roselyne Bachelot a décrété des regroupements, sur la base d’un quota de médecins par habitant. Le but : descendre à 2 000 secteurs d’ici la fin 2009. Soit, en Limousin, de 37 à 17 secteurs en Haute-Vienne, de 32 à 11 en Corrèze, et de 15 à 4 en Creuse. « Heureusement, ce projet a soulevé un tollé général » se félicite Marie-Elise Leycure. « La Ministre nous a alors laissé jusqu’à la fin 2009 pour déterminer nous-mêmes nos secteurs de garde. Je pense qu’ainsi, en Creuse, nous pourrons en garder six au lieu de quatre. » D’autant qu’aux chiffres s’ajoutent les facteurs humains. « A commencer par le temps passé entre deux consultations sur les routes sinueuses du plateau », commente Marie Elise Leycure. « Au nom de la rentabilité, toutes les réformes annoncées vont à l’encontre d’un travail de terrain de qualité. Plutôt que de tout visser, l’Etat devrait nous donner les moyens de pratiquer notre métier correctement ! Sinon, nous allons droit vers la mort du médecin de campagne ! » Faut-il rappeler le rôle pluridisciplinaire du généraliste de proximité auprès de ses patients ? Acteur essentiel des soins, il est aussi acteur social, confident, thérapeute, assistant social, conseiller... La disparition de la médecine rurale annonce une catastrophe sanitaire quand les maladies chroniques explosent et la population vieillit. Elle amène en outre à une médecine à deux vitesses qui ne garantit plus à tous le même accès à des soins de qualité.

    Une maison de santé et un réseau

Pour Catherine Prioux et Marie Elise Leycure, la Maison de Santé Pluridisciplinaire est donc une réponse à la sous-médicalisation des zones rurales. « Les jeunes médecins s’installent sous certaines conditions : avoir un temps aménagé, des facilités d’installation, de remplacement, de tour de garde. Et surtout, ne pas être seuls. Le cabinet de groupe est donc une solution intermédiaire idéale car il permet le partage et le soutien sur le terrain entre collègues », écrit Catherine Prioux dans sa « Lettre ouverte ». Et Marie-Elise Leycure de conclure : « Le défaut principal de ce type de structure médicale est la concentration qu’elle occasionne. Pour l’éviter, nous avons pour objectif d’ouvrir dans chaque village du Plateau une structure d’accueil médicalisée qui fonctionnera en réseau. Ainsi, nos patients continueront à être correctement suivis et soignés, sans discrimination aucune... »

 


Claude Landos, le précurseur : Médecin généraliste et maître de stage à La Celle-Dunoise, en Creuse, Claude Landos a ouvert la première maison de santé pluridisciplinaire du département, en 1986. Il ne le regrette pas. « Lorsqu‘avec mon confrère d’alors, nous avons décidé d’ouvrir cette structure médicale avec deux médecins, trois infirmières, deux kinésithérapeutes et une secrétaire, nous avons été observés du coin de l’œil par le public et par le Conseil de l’Ordre. C’était il y a 23 ans. C’était pour nous un choix militant. Aujourd’hui, ces maisons poussent partout. C’est par ailleurs une structure idéale pour former les jeunes à la médecine générale, reconnue pour être la plus compliquée. Elle exige en effet une large compétence et la conscience de ses propres limites dès qu’il s’agit de soins de second et de troisième recours. Elle fait peur. Il faut donc donner aux étudiants le goût de s’affronter à ces difficultés. Le stage est une manière de transmettre notre savoir-faire... La maison de santé pluridisciplinaire, c’est une façon de partager ce travail en équipe et de se rendre compte ainsi que l’on peut être au service des autres et vivre pour soi-même... »


Reportage : Eva Sala

A lire : La Santé aux urgences. Serez-vous encore soignés demain ?, Dr. Martial Olivier-Koehret, éd. Bourin, octobre 2008 (156 pages, 16 euros).

A consulter : docteurvincent.blogspot.com

Publié dans Services

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Anne-Marie GERNOT 14/03/2010 19:36


De cet article je retiens trois idées fortes :

- La première, c'est qu'il faut au minimum 20 ans pour bousculer les mentalités et faire aboutir une idée qui pourtant coule de source.

- La seconde, c'est que le regroupement professionnel est probablement la meilleure des solutions pour lutter contre la désertification rurale et la disparition des services.

- Et enfin, que certaines prises de décisions devraient être déléguée au plus proche du terrain. Les besoins en centre ville n'ont rien à voir avec ceux des territoires ruraux. Quelle décision peut
satisfaire les deux en même temps ?