Un changement de perspective à chaque âge de la vie

Publié le par Orgris

Un changement de perspective à chaque âge de la vie.

Selon le philosophe Marcel Gauchet, l'allongement de la durée de la vie signifie un remodelage de la compréhension sociale de tous ses âges. Dans son entretien à Constructif, il explicite les changements induits par cette évolution pour chacune des générations.

- Quand vous avez « lancé » le concept de redéfinition des âges de la vie, qu'entendiez-vous par là ?

Marcel Gauchet : Mon objectif était tout simplement de faire apparaître la cohérence d'ensemble de changements bien répertoriés, mais étudiés isolément : le vieillissement, les nouveaux retraités, l'étirement de l'adolescence, les conditions inédites de l'entrée dans la vie, l'enfant-roi, etc. Il m'a semblé qu'il s'agissait d'un remaniement global, lié, pour le principal, à l'allongement de la durée de l'existence. Une vie plus longue implique, de proche en proche, le remodelage de la compréhension sociale de toutes ses étapes et de toutes ses phases.

- Que signifie concrètement ce remodelage de la compréhension sociale, d'abord pour les jeunes ?

M.G.: On n'entre pas dans une vie longue, avec un horizon de soixante ans d'existence devant soi à 20 ans, voire davantage (c'est 80 ans pour les jeunes filles d'aujourd'hui en France), comme on entre dans une vie courte qui vous laisse espérer vingt ou trente ans au mieux. Personne n'y réfléchit de manière directe, mais le changement de perspective fait sentir insensiblement ses effets. Les adultes qui ont des enfants et des jeunes en charge ne regardent plus de la même façon l'éducation qu'ils doivent leur donner, et cela inconsciemment, encore une fois, pour l'essentiel. La préparation à la vie ne peut plus être la même. Tout le monde en vient à admettre que l'entrée dans l'existence active ne presse pas. L'important, de même, dans cette phase préparatoire, ne peut plus être l'acquisition d'un métier, d'une utilité sociale immédiate, qui aura vingt occasions de changer par la suite. Chacun le ressent confusément, l'important c'est d'accumuler du potentiel pour être en mesure de faire face à l'inconnu d'un avenir lointain. Il s'agit d'abord d'être soi-même, parce que c'est tout ce qui restera comme un pivot stable par rapport à une suite dont on ne sait rien. Je m'en tiens aux lignes générales les plus évidentes, mais il y aurait toute une description fine à faire des modifications qui s'introduisent de partout, au quotidien, sous cette pression.

- Si se préparer à la vie devient se préparer à l'inconnu, n'y a-t-il pas là une insoutenable pression sur les générations jeunes ? Comment peuvent-elles y faire face ? Leurs parents - qui n'ont pas connu ce type d'incertitudes - peuvent-ils les y aider ?

M.G. : Ne dramatisons pas. Cet enjeu n'est pas pris de face, il n'est pas vécu de manière réflexive. Il intervient sous la forme d'une pression diffuse, qui se traduit le plus directement dans l'importance attachée à la personnalité de l'individu. Elle détache chaque soi de ce qu'il pourra devenir concrètement plus tard, qui cesse de compter. Anciennement, c'était le métier ou l'état à acquérir qui avait la priorité. Désormais, c'est l'individualité qui aura à endosser différents jobs ou rôles avec lesquels il ne faut surtout pas la confondre.

- La demande de formation en sort considérablement accrue et, en même temps, elle devient beaucoup plus difficile à satisfaire. C'est l'une des croix des systèmes éducatifs actuels. Quels contenus donner à cette formation ?

M.G. : Ils apparaissent toujours trop étroits, trop spécialisés, trop datés, trop menacés par l'obsolescence. On veut apprendre, mais apprendre à apprendre seulement, sans rien savoir de trop déterminé si c'est possible. D'un côté, des formations professionnalisantes sont bien utiles pour entrer dans la vie. Mais, de l'autre côté, elles apparaissent comme des réponses de court terme à un problème de long terme - des réponses mutilantes, en fin de compte. Cette indétermination se retrouve dans la difficulté de beaucoup de jeunes à choisir leur voie, dans leur tendance à différer les engagements. Car choisir, c'est se priver de tout le reste, de ces potentialités innombrables qu'il est tentant de cultiver le plus longtemps possible par devers soi.

-Vous parlez de la formation, mais la famille a-t-elle un rôle dans cet apprentissage ? Est-elle complètement dépassée par cette évolution alors que de nombreux sondages montrent que les jeunes la considèrent comme une valeur forte ?

M.G. : Une valeur forte, certainement, mais à quel titre ? Sûrement pas en tant qu'instance de formation, bien plutôt en tant que refuge contre les rudesses de la vie sociale. C'est là que se situe le grand changement. En se désinstitutionnalisant, en se privatisant, la famille s'est vidée de son ancien rôle de préparation à la vie sociale. Elle est là pour assurer le bonheur privé de ses membres. Elle s'est dissociée et désarticulée d'avec l'école. Or, l'alliance avec celle-ci était la base cachée du processus éducatif.

La famille d'aujourd'hui est extrêmement demandeuse vis-à-vis de l'institution éducative, encore beaucoup plus qu'avant, puisqu'elle lui demande de faire ce qu'elle ne sait pas et ne veut plus faire : socialiser. En même temps, elle est contestataire par rapport à elle, elle lui reproche en fait d'être ce qu'elle est, une institution, avec ce que cela implique de règles générales et impersonnelles, et donc de mise entre parenthèses de la singularité et de la subjectivité des personnes. Les parents ont le sentiment chronique d'une méconnaissance de l'individualité de leurs rejetons ; ils réclament un enseignement personnalisé.

Ce divorce est l'un des plus grands problèmes de l'avenir de nos systèmes d'enseignement. D'autant plus qu'il est un formidable multiplicateur d'inégalités. Il n'est pas réparti également dans la société, en effet. Il touche spécialement les milieux populaires (à l'inverse de leurs attitudes antérieures), alors que les milieux aisés sont plus collaboratifs et savent mieux composer les différents ordres d'exigence. Ce devrait être le problème prioritaire d'une véritable réflexion politique sur les conditions de l'éducation aujourd'hui. On n'en viendra pas à bout par quelques bonnes paroles.

- Si l'on parle maintenant de ceux que l'on appelle les seniors, ceux-là aussi voient leur espérance de vie progresser régulièrement. Comment ce phénomène modifie-t-il leurs perspectives sociales ? Dans le domaine professionnel, en France au moins, cela ne les conduit pas à souhaiter un allongement de leur vie au travail...

M.G. : Au contraire ! Sur ce chapitre, la complicité des employeurs qui souhaitent rajeunir leur personnel (et payer moins des salariés débutants) et des employés, qui désirent rejoindre au plus vite l'eldorado de la cessation d'activité, est solidement établie. Grâce à l'allongement de l'existence, grâce à l'amélioration de la santé des populations, grâce au système des retraites, il s'est créé pour le plus grand nombre un « nouveau troisième âge », pour lequel nous n'avons pas de nom, et qui représente un sommet de l'accomplissement personnel.

Après le temps de la formation et le temps du travail et des enfants, vient le temps de la liberté individuelle achevée, entre 60 et 80 ans, avant la dégradation du grand âge. Plus de contraintes d'emploi, plus de charge de famille - juste le bonheur des petits-enfants, quand on a le temps, entre deux voyages ou deux activités associatives.

C'est un des miracles de l'État-providence européen que cette construction d'une « classe de loisir de masse » qui joue, d'ailleurs, un rôle essentiel dans la vie sociale. Car il n'y a pas plus occupé que ces jeunes retraités en bonne santé. Ils sont la base de masse du bénévolat, ils forment le gros du personnel militant dans le champ politique. Ce sont eux qui lisent le plus de journaux et de livres, qui sont les acteurs les plus assidus de la vie culturelle. Des bienfaits inégalement répartis, mais suffisamment répandus pour avoir donné naissance à un idéal social aussi discret qu'enraciné désormais. Les réformateurs qui l'ignorent, au nom d'un discours purement économique, se vouent à des mécomptes.

 -Vous pensez que ces réformateurs ne réussiront pas à maintenir au travail plus tardivement ces seniors-là, même si le nombre d'années de travail nécessaire pour bénéficier d'une retraite est accru ?

M.G. : D'abord, il ne suffit pas de le décréter pour y parvenir. L'équilibre des régimes de retraite conduit à augmenter la durée légale des cotisations, mais pendant ce temps, les entreprises continuent de se délester de leurs salariés de plus de 55 ans - à la grande satisfaction de la plupart de ceux-ci. Il va falloir commencer par affronter cette schizophrénie, à un moment ou à un autre. Les solutions n'iront pas sans révision des conditions de travail et, plus profondément, sans réflexion sur l'utilisation des compétences. Par ailleurs, je suis de ceux qui pensent que les entreprises ne vont pas tarder à découvrir l'utilité des « seniors » dans une série de domaines. Le départ des baby-boomers va créer un très gros trou, et les délocalisations n'ont pas la réponse à tout. Simplement, il va falloir être capable de les attirer, ou de les retenir, au prix d'aménagements importants. Par quelque bout qu'on prenne le problème, on voit que l'époque de la facilité est en passe de se terminer. Nous allons avoir besoin d'une vraie politique des âges dans l'entreprise comme dans la société. Tout est à faire dans ce domaine.

- Peut-on considérer que la génération intermédiaire - celle qui n'est plus jeune mais pas encore retraitée pour autant - est une catégorie de « laissés-pour-compte », voire de victimes d'un « déclassement » comme le suggèrent certains sociologues ?

M.G. : Ce déclassement n'est pas sans correspondre à un vécu assez répandu. Mais il me semble plus symbolique que réel. La maturité n'est plus socialement un idéal, sauf pour les femmes qui réussissent à joindre vie familiale et vie professionnelle. L'âge adulte était le sommet de l'existence, par la reconnaissance de la responsabilité sociale qui lui était associée. Il donnait un statut, que ce soit en tant que chef de famille du côté masculin, ou de mère de famille du côté féminin. Pourvoir à la subsistance de sa nichée, cela posait son homme, cela faisait de lui un membre à part entière de la société. Procréer et élever des enfants, ce n'était pas rien, même si le rôle était moins visiblement institutionnalisé. Tenir son foyer, c'était un accomplissement du destin social de l'être féminin. À l'heure de l'individu privé, ces fonctions ont perdu leur lustre. C'est bien pourquoi les femmes veulent travailler, par exemple. La vie familiale ne vous donne pas une identité sociale. La maternité est un accomplissement personnel, pas un statut. C'est encore plus vrai de la paternité. Le travail est une contrainte qui, dans le meilleur des cas, peut être source d'épanouissement individuel. Mais cet épanouissement ne regarde que vous. L'emploi est socialement intégrateur, et absolument indispensable à ce titre, mais il ne constitue pas un accomplissement existentiel, en dehors d'une étroite minorité. Autant la période de formation est riche de sens, au milieu de ses difficultés, autant la liberté de la retraite est pleine de promesses, autant cette phase intermédiaire de l'activité est grise, avec ses choix arrêtés et son cortège d'obligations. Il n'y a que les bonheurs intimes pour l'éclairer.

- Pour conclure : puisque les liens de parenté et l'organisation des âges ne constituent plus, selon vous, les armatures explicites de notre société moderne, quels rôles jouent-ils désormais et quels rôles les voyez-vous jouer à l'avenir ?

M.G. : Entendons-nous bien. Ils ne comptent plus dans l'armature institutionnelle de nos sociétés, mais cela ne veut pas dire qu'ils ne comptent pas aux yeux des acteurs. C'est même le contraire. Leur valeur privée grandit avec l'effacement de leur rôle institutionnel et aux dépens de la sphère publique. La famille fait refuge contre la société et l'appartenance à la génération, au « groupe de pairs », fait la nique aux règles de fonctionnement officiel. C'est une tension nouvelle au sein de nos sociétés dont nous n'avons pas fini de parler.

entretien avec Marcel Gauchet pour Constructif publié le 9 mai 2011

Cet article provient du site web Constructif : Les contributions du batiment au grands débats de notre temps  http://www.constructif.fr

 

Marcel Gauchet est un historien et philosophe français. Il est actuellement directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, au Centre de recherches politiques Raymond-Aron et rédacteur en chef de la revue Le Débat (Gallimard), l'une des principales revues intellectuelles françaises, qu'il a fondée avec Pierre Nora en 1980.(source :  Wikipédia)

Marcel Gauchet a son blog : http://gauchet.blogspot.com

 

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