Tartuffe ou Superman ?

Publié le par Orgris

Denis Clerc réagit à des positions concernant les retraites.

Dans la bataille des retraites, un thème au moins semblait avoir disparu des sujets de conflits: le choix entre répartition et capitalisation. Et pour cause: la crise, en dégonflant brutalement la valeur des patrimoines de placement - les actions, au premier chef, mais aussi l'immobilier, même si c'est dans des proportions moindres - semblait avoir tranché le problème. Baser un système de retraite sur des actifs dont la valeur marchande varie aussi fortement et dont les marchés vont de bulles en krachs, c'est transformer la retraite en pari aventureux sur l'avenir. La faire reposer sur le fruit du travail plutôt que sur celui du capital est, au contraire, gage d'une plus grande stabilité. Sans compter le fait que, la capacité d'épargne étant très différente selon les groupes sociaux, la capitalisation est porteuse d'inégalités incomparablement plus fortes que la répartition des cotisations présentes en fonction des revenus gagnés par le travail passé.

Erreur, nous explique Jean-Dominique Lafay (1), professeur d'économie à Paris I. La répartition alimente la guerre des âges. Les retraités des classes creuses ont largement vécu des cotisations des classes pleines qui les suivaient, mais, lorsque ces derniers arrivent à leur tour à l'âge de la retraite, il leur faut soit exiger plus des générations qui leur succèdent sur le marché du travail, soit se contenter de moins que leurs aînés n'ont eu. Dans les deux cas, une génération est lésée au profit de l'autre. La solution ? "Aller vers une personnalisation accélérée du système, avec un lien étroit (2)entre l'effort d'épargne individuel et le montant que chacun peut raisonnablement anticiper pour sa retraite (à partir des revenus que cette épargne, et non celle de la génération suivante, aura générés)." La phrase est alambiquée, aussi je traduis: chacun aura pour retraite le montant de ce que rapportera le capital qu'il aura pu (lui ou les fonds de pension agissant en son nom et avec son épargne) placer à cet effet. Ce sera plus équitable - plus question de guerre des âges - et plus juste, puisque la retraite de chacun sera proportionnée à son effort personnel.

J'avoue que les bras m'en sont tombés. On peut donc être professeur à Paris I et ignorer (ou taire) que le cinquième le moins rémunéré des ménages dispose d'une capacité d'épargne nulle ou négative, tandis que le cinquième le mieux rémunéré met de côté plus d'un tiers de son revenu (3)? Inutile de vous faire un dessin quant aux conséquences du "lien étroit". Il faut un certain culot pour soutenir que cela renforcerait "l'équité et la paix sociale". Toutefois, au-delà des conséquences aisément prévisibles sur le renforcement des inégalités d'un tel système, le fait de le préconiser nous révèle que nombre d'économistes continuent de croire dur comme fer à la rationalité calculatrice d'homo oeconomicus.

Je ne peux m'empêcher de citer Joseph Stiglitz, dans son dernier livre (4): "Chacun découvre ce qu'il aime - ce qui lui fait plaisir - en faisant des expériences répétées. Pour les glaces, il essaie plusieurs parfums (…) Mais les économistes [néoclassiques] ont essayé d'utiliser ce modèle-là pour expliquer des décisions à très long terme, comme l'épargne pour sa retraite. Ce devrait être évident: il n'y a aucun moyen de savoir si l'on aurait dû épargner plus ou moins avant qu'il ne soit trop tard, et à ce moment-là, plus moyen d'apprendre de son expérience! A la fin de sa vie, on se dira peut-être: Ah, si j'avais épargné plus! Ces dernières années ont été vraiment pénibles, et j'aimerais bien m'être passé une fois de vacances à la plage pour pouvoir dépenser un peu plus aujourd'hui."

Un système de retraite ne peut être affaire de choix individuel. Les conséquences sociales en seraient trop importantes. Il doit inclure une certaine dose de redistribution, pour réduire une part des inégalités que véhicule l'activité productive. On me répondra que je suis hors sujet, que l'affaire est tranchée et que c'est seulement pour "sauver le système par répartition" que la réforme d'aujourd'hui a lieu. Le sauver ?   Mais quand l'une des principales niches fiscales (4 milliards au total) s'appelle l'assurance-vie, à laquelle s'ajoutent désormais les Perp et les Perco (plans d'épargne pour la retraite, personnels ou collectifs), que l'essentiel de la réforme s'effectue au détriment de la partie la plus modeste de la population, le sauveteur ressemble plus à Tartuffe qu'à Superman.

 (1) Dans Les Echos du 17 juin.

 (2) C'est moi qui souligne.

 (3) Voir, sur le site de l'Insee, www.insee.fr/fr/themes/document.asp?reg_id=0&ref_id=ECOFRA09d

 (4) Le triomphe de la cupidité, traduit par Paul Chemla, éd. Les liens qui libèrent, 2010, p. 398.

Denis Clerc

Alternatives Economiques n° 293 - juillet 2010

http://www.alternatives-economiques.fr/index.php?ogn=MODNL_148&prov=&cat=&lg=fr&id_article=50029&id_publication=940

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