Seules face à la misère de l'âge - livre de Christelle Avril-

Publié le par Orgris

Seules face à la misère de l'âge


La sociologue Christelle Avril amené une enquête auprès des aides à domicile

  - un monde « repoussoir » dans l'imaginaire populaire

 


Peu d'activités sont aussi mal connues que celle des femmes qui prennent soin des personnes âgées lorsque celles-ci ne peuvent plus s'occuper de leur vie quotidienne, tout en n'étant pas assez malades ou fortunées pour s'en remettre à des institutions « totales », hôpital ou maison de retraite. Or le nombre des aides à domicile est passé de 30 000 au milieu des années 1970 à presque vingt fois plus aujourd'hui. Ces aides à domicile sont devenues « le groupe qui a le plus contribué à la croissance et au renouvellement des couches salariés populaires ces dix dernières années », note la ­sociologue Christelle Avril.

Celle-ci a passé cinq années au contact de ces femmes dans une ville de la banlieue parisienne. Son enquête,« s'inspirant de la façon dont romanciers et journalistes parviennent à restituer avec justesse l'expérience vécue des dominés », rend visible un monde qui est plus souvent « parlé » qu'il ne parle lui-même. Un monde « repoussoir » dans l'imaginaire populaire : trop féminisé et trop proche des relations de service ou du domestique pour coller au modèle ouvrier avec sa fierté collective, sa culture et sa sociabilité de groupe.

« A bien des égards, le travail des aides à domicile signifie faire des tâches sans qualification reconnue, travailler loin des collectifs de travail, voire s'apparente à une forme de retour au foyer », écrit la sociologue. Une forme de « sale boulot », aussi, car ces femmes, recrutées pour faire le ménage, les courses ou la toilette, se retrouvent au bas de l'échelle des métiers du soin. Souvent, elles affrontent seules la misère de l'âge.

L'originalité de l'approche de Christelle Avril, qui s'inscrit dans la féconde tradition française d'ethnographie des mondes populaires, inspirée de Pierre Bourdieu et Olivier Schwartz, tient dans sa description des « styles de féminité » produits par les trajectoires de celles qui exercent ce métier. La sociologue découvre que tout oppose deux groupes de femmes. D'un côté, celles qui jouent le jeu du « travail émotionnel » requis par l'institution employeuse. Souvent originaires des DOM-TOM, d'Afrique ou du Maghreb, ayant passé des diplômes professionnels du secteur des soins du fait de la difficulté à valoriser leur formation générale sur le marché du travail, elles acceptent les cas lourds et les soins pénibles, lesquels leur procurent les ressources nécessaires à une vie émancipée et un « capital culturel » dans ce secteur d'activité. D'un autre côté, les « autochtones déclassées » qui refusent le soin, de mille manières, se cantonnant au ménage. « Partir lorsque l'appartement est complètement propre, plutôt que de passer du temps à "discuter avec la mamie", ou remplir des tâches de soin constitue le socle d'une certaine fierté dans ce travail », note la sociologue. Celle-ci décrit finement la féminité « virile » de ces femmes en talons, anciennes commerçantes, secrétaires ou coiffeuses, valorisant les tâches ménagères, mais refusant le psychologisme implicite de la relation de soin avec les « vieux » au motif que « celle qui s'occupe, elle déprime pas ».

La description du racisme ordinaire qui anime ce second groupe de femmes - comme l'association employeuse et les personnes âgées, d'ailleurs - est saisissante. Elle illustre le glissement d'une part des classes populaires dans le rejet d'un double « eux » désignant dorénavant les « Noirs » et les « Arabes » au même titre que les « dominants ». Elle devrait aussi encourager à y réfléchir à deux fois avant d'employer sans précautions le registre lénifiant de la « sollicitude » et du care, si souvent mobilisé aujourd'hui pour décrire le développement des métiers du soin aux personnes en situation de précarité.

Gilles Bastin

Les Aides à domicile. Un autre monde populaire, de Christelle Avril, La Dispute, « Corps Santé Société », 290 p., 24 €.

Paru dans le Monde du 11 juillet 2014, mondes des livres, Critiques Essais


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