Les enjeux économiques du vieillissement

Publié le par Orgris

Le vieillissement de la population française est déjà inscrit dans la réalité, avec l’arrivée à l’âge de la retraite de la génération nombreuse du « baby-boom », née au lendemain de la dernière guerre. Mais ce phénomène démographique est pour l’essentiel encore devant nous, car il est appelé à s’accélérer dans les décennies à venir.

Cette évolution est inéluctable, car d’ores et déjà inscrite dans les données sociodémographiques actuelles sur l’allongement de l’espérance de vie et le taux de natalité. En France, les plus de soixante ans sont 12.8 millions aujourd'hui et seront 20.9 millions en 2035. ils représenteront ainsi une personne sur trois.

Mais si on sait évaluer l’ampleur du phénomène, on en connaît très mal l’impact sur les territoires : en termes de coût de cette nouvelle charge pour les collectivités, mais aussi de taux d’emploi, de création de richesses, d’attractivité des territoires ou de mobilité résidentielle… Au moment où de plus en plus d’élus et d'acteurs locaux commencent à prendre conscience de l’ampleur des défis associés à ce vieillissement de la population annoncé, une question émerge : ce phénomène peut-il constituer à l’avenir autre chose qu’une contrainte et être transformé en une opportunité pour les territoires ; et, si c’est le cas, à quelles conditions ? De nombreux travaux et rapports d’experts, mais aussi des initiatives et expérimentations ont défriché récemment en Europe comme en France une série de pistes visant à préparer l’adaptation des politiques publiques à la prise en compte de cette nouvelle perspective pour le développement local.

    Économie du vieillissement.

 La lecture qui est faite du défi du vieillissement mettant massivement l’accent sur sa dimension sociale et médico-sociale, les pouvoirs publics ont tendance à se concentrer sur les incidences lourdes - notamment financières - de cet allongement de l’espérance de vie. Au plan national c’est notamment, au-delà de l’enjeu de la réforme des retraites, celui du financement de la dépendance, qualifié de «cinquième risque ». Au plan local, c’est aussi le plus souvent par ce même prisme de la contrainte que cette évolution démographique est abordée : difficultés des Départements à financer la prise en charge des personnes âgées à faibles ressources et fragilisées par la crise, ou programmes coûteux des communes et de leurs groupements pour assurer le maintien à domicile ou la santé des seniors en milieu rural… Or, tant pour l’État, les collectivités que pour la société civile, le vieillissement ne saurait continuer à être réduit à un fardeau social. Car, outre le progrès immense que représente à l’échelle de l’histoire une espérance de vie qui dépasse depuis 2004 les 80 ans, il peut s’agir aussi d’une opportunité pour le développement économique. Une opportunité dont on commence seulement à mesurer l’importance et les potentialités en termes de création d’activités et d’emplois comme d’amélioration de la qualité de vie des seniors. Depuis plusieurs années, cette idée est portée par un certain nombre d’experts, d’acteurs et de réseaux au niveau européen. Ceux-ci parlent désormais de « silver economy » ou d’« économie du vieillissement » 2. Il s’agit, à partir de cette notion, d’identifier les perspectives ouvertes par l’accroissement de cette clientèle vieillissante et de ses besoins spécifiques dans le champ de la création d’entreprises, de l’innovation, des nouveaux services et de l’utilisation des TIC. Ces réflexions portent principalement sur le développement d’une offre adaptée aux personnes âgées dans les secteurs les plus divers (logement, santé, domotique, etc.), mais aussi sur les conditions d’un prolongement volontaire de l’activité des salariés (conditions de travail, accès à la formation tout au long de la vie, bénévolat…). Dans le droit fi l de ces réflexions, un certain nombre de territoires commencent à mettre en oeuvre des politiques qui prennent en compte cette « économie du vieillissement ». Ces démarches ont en commun d’impulser une dynamique en orientant les projets vers des solutions adaptées aux besoins réels des personnes âgées, et en articulant étroitement leurs dimensions économique et sociale. Le réseau Sen@er (1) qui rassemble plusieurs Régions européennes, dont le Limousin pour la France, s’est donné pour mission d’impulser et de soutenir les initiatives faisant du vieillissement une source de développement. D’autres Régions européennes, dont la Lorraine, se mobilisent dans le cadre d’Interreg IV C sur le projet européen de coopération Creator portant sur « vieillissement et développement économique ». Enfin, dans le cadre du programme national Plus longue la vie, patronné par le Secrétariat aux Aînés et la Datar, plusieurs collectivités et acteurs locaux (bailleurs sociaux, etc.) s’engagent dans des actions ayant pour objectif de mieux utiliser le numérique au service des personnes âgées et du renforcement de leur autonomie.

     Des besoins spécifiques.  

L’expérience acquise dans le cadre de ces programmes exploratoires conduit de plus en plus d’acteurs publics à insister sur la nécessité d’un nouveau regard sur le vieillissement. En effet, il apparaît que la perception des personnes âgées reste trop souvent marquée par des préjugés qui se traduisent par une incompréhension de leurs véritables attentes. Plusieurs démarches conduites par des collectivités en Europe illustrent l’apport décisif d’un tel changement de regard. Elles permettent de démontrer l’importance d’une approche fondée sur l’idée que les personnes âgées ont des besoins spécifiques qui évoluent et se diversifient. Par exemple en Espagne, l’Andalousie, la région dont la population est la plus âgée du pays, a défi ni sa politique après la publication d’un livre blanc qui a fait apparaître que « les personnes âgées aspirent à être associées à la vie de la société, à la vie économique et même politique », résume Maria-José Castro Nieto, la directrice du service des personnes âgées de la Junta. La principale mesure prise a consisté à soutenir le concept de « vieillissement actif » par la création de 168 centres pour seniors, répartis sur l’ensemble du territoire régional. Ces centres proposent des services aussi variés que la promotion du bienêtre, l’appropriation des TIC, le tourisme social, l’accès à la téléassistance ou encore l’hébergement d’étudiants… Les services sont conçus pour s’adapter aussi bien à des seniors ayant un niveau de formation plus élevé que par le passé et une bonne maîtrise des TIC, comme à d’autres, peu formés et donc démunis face à l’usage des outils numériques. En Allemagne, la Rhénanie du Nord-Westphalie est partie du constat que les seniors sont insuffisamment considérés comme des consommateurs à part entière par les entreprises – qu’elles soient publiques ou privées. Observant que ce nouveau marché est fortement créateur d’emplois, le land « s’est engagé dans une stratégie d’animation du tissu économique des entreprises de services pour qu’elles s’adaptent à ce public », explique Daniel Hilbert, le directeur de l’Institut du travail, partenaire du land pour ce programme. Parmi les actions réalisées, figurent la participation au projet européen SOPRANO qui vise à une simplification optimale de l’ergonomie des systèmes de domotique pour le maintien à domicile, mais aussi la création d’une hotline et d’un service de conseil s’adressant aux clients âgés des banques, ou la définition d’une charte de qualité pour les artisans, conducteurs et autres corps de métier travaillant pour ce public des seniors.

     Concertation.

 Un autre enseignement important peut être tiré de ces actions - auxquelles on peut ajouter la stratégie en faveur du « marché du vieillissement » menée par la Région Limousin et la communauté de communes de Guéret - Saint Vaury dans le cadre du pôle domotique de Guéret. Il s’agit du rôle crucial de la concertation avec les personnes âgées dans la conduite de ces projets innovants, concrétisée par la systématisation de l’expérimentation - en amont comme en aval - pour la conception des nouveaux produits, services ou équipements. Car, comme l’exprime Bernard Ennuyer, sociologue et directeur d’une association spécialisée dans les services à la personne : « Il faut cesser à l’avenir de penser des politiques « pour » les personnes âgées et les remplacer par des politiques élaborées «avec » les personnes âgées, auxquelles il faut de plus associer l’ensemble des personnes qui les accompagnent : soignants, aidants familiaux, etc. »

Bertrand Mary

(1) le réseau SENAER réunit également les Régions suivantes : en Allemagne la Rhénanie du Nord-Westphalie et la Basse-Saxe, en Espagne l’Andalousie et l’Estrémadur, aux Pays-Bas le Limbourg, en Angleterre le Yorkshire, en Irlande le Centre-Ouest, et en Écosse le Humber.


 Publié dans Projet de territoire, newsletter du 02 mai 2011 de Entreprises Territoires et Développement :

 

 http://www.projetdeterritoire.com/index.php/Focus/%28focus%29/30044

 


 

 

 

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