La liberté d’expression, la loi, le blasphème

Publié le par Orgris

La liberté d’expression, la loi, le blasphème

A peine retombée l’émotion provoquée par les attentats djihadistes des 7, 8 et 9 janvier, à Paris, la polémique enfle sur Internet, sur les réseaux sociaux, dans les lycées : pourquoi peut-on se moquer, en France, des religions et pas des juifs, par exemple ?

Pourquoi Charlie Hebdo est-il brandi comme l’étendard de la liberté, défendu et soutenu y compris lorsqu’il tourne en ridicule l’islam et le Prophète ? Pourquoi, dans le même temps, l’« humoriste » Dieudonné est-il poursuivi par la justice lorsqu’il s’en prend aux juifs ou assure, sur la Toile : « Je me sens Charlie Coulibaly », associant ainsi le titre du journal satirique et le nom de l’assassin de la policière de Montrouge et du supermarché casher de Vincennes ? Bref, y a-t-il deux poids et deux mesures ?

Cette polémique est pernicieuse. Elle impose de rappeler quelques principes essentiels. Le premier est celui de la liberté d’expression, sans laquelle la liberté de pensée serait un vain mot. L’une ne va pas sans l’autre. L’une et l’autre sont le fondement de la démocratie. Cette évidence est énoncée par la Déclaration des droits de l’homme de 1789 : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. »

     La liberté d’expression et ses limites

La liberté d’expression est donc un principe constitutionnel, confirmé par la Charte européenne des droits de l’homme. Il est tout aussi clair que la loi – en l’occurrence, celle de 1881 sur la presse, complétée à plusieurs reprises depuis – en fixe les limites : sont condamnables l’injure, la diffamation, l’atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation, l’apologie des crimes de guerre et crimes contre l’humanité, la provocation à la discrimination, la haine ou la violence envers des personnes en raison de leur origine ou de leur appartenance à une ethnie, une race ou une religion. S’y ajoute, depuis la loi de novembre 2014, l’apologie du terrorisme.

     Une précieuse singularité

C’est dans ce cadre juridique que peut s’exercer, ou non, la liberté de critiquer, de dénoncer, de se moquer, de rire ou de faire rire. C’est dans ce cadre juridique que Charlie Hebdo, on l’oublie, a été poursuivi à maintes reprises et condamné neuf fois, le plus souvent pour injure à des personnes ; mais jamais pour ses charges contre les religions, quelles qu’elles soient. C’est dans le même cadre juridique que Dieudonné a été poursuivi et certains de ses spectacles interdits, pour provocation à la haine raciale ou contestation de crime contre l’humanité, dès lors que, dans ses propos, l’antisémitisme ou la négation de la Shoah étaient établis par la justice.

Enfin, la France est une République, laïque de surcroît – et l’on mesure aujourd’hui combien cette singularité est précieuse. Les limites à la liberté d’expression sont donc posées par la loi républicaine, non par la loi religieuse. Selon la première, le délit de blasphème, d’outrage à la religion, n’existe pas : s’il est interdit d’insulter les croyants, il est autorisé de ridiculiser les religions et leurs dogmes, de caricaturer le Prophète des musulmans comme le Dieu des chrétiens ou celui des juifs. Sauf à remettre en cause le fondement même de la République, la loi religieuse ne saurait s’imposer à celle des hommes. Surtout si elle sert de motif et de justification à l’assassinat de quiconque la brocarde.

Editorial du « Monde », Logo-Le-Monde-N-B-.jpg, 15.01.2015

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