« Je ne veux pas être à la charge de mes enfants »

Publié le par Orgris

"Je ne veux pas être à la charge de mes enfants"

Reportage à Claix(Isère)

Un peu avant le début du cours d'activité physique adaptée, dans le local communal, la conversation roule sur les maisons de retraite entre Michèle, Marie-Louise, Gilberte et Monique. Elles ont entre 74 et 78 ans.

« C'est le couloir de la fin, quand on y est, on n'a plus d'espoir, lance Monique.

J'en ai visité pour maman, dit Gilberte. En voyant ça, j'ai pleuré. Je me suis dit, mon Dieu, qu'est-ce qui m'attend ? » Gilberte a finalement fait garder sa mère à domicile.

« J'ai connu l'enfer avec ma tante, une veuve sans enfants, rebondit Michèle. Elle tombait sans arrêt, avec ma soeur, on y passait des nuits. Moi, je ne veux pas être à la charge de mes enfants.

Ce qui me fait le plus peur c'est la perte de mémoire, reprend Gilberte. Et les couches-culottes ! Quand ça arrivera, peut-être que je me laisserai partir.

Ça, c'est plus facile à dire qu'à faire ! », répond Michèle.

Le cours commence. Une douzaine de personnes âgées font cercle autour d'Anaïs Monray, l'animatrice. Faire tourner les épaules, se lever, se rasseoir en restant droit. Renforcer ses muscles, travailler son équilibre, exercer sa souplesse. Selon Mme Monray, le gain d'une pratique régulière se compte en « années d'autonomie gagnées ».

C'est l'objectif des participants. « Il arrivera un moment où j'aurai besoin des autres, mais je veux que cela soit le plus tard possible, explique Michèle. Il faut se forcer certains jours, en se disant : “Si je reste dans mon fauteuil c'est foutu.” » L'après-midi, on retrouvera Gilberte et Monique dans un atelier « stimulation cognitive » à Grenoble. « Toutes les deux, on a un emploi du temps de ministre ! », dit Gilberte en souriant.

Ces ateliers sont pour l'heure gratuits, car financés par le conseil général de l'Isère. Ceux qui y participent font partie d'une expérience pilote, Autonom@domhttps://www.isere.fr/social/personnes-agees/autonomadom/

L'ambition du conseil général, chef de file – en attendant la réforme territoriale – de l'action sociale, est vaste. Il s'agit de tester un système généralisable sur tout le territoire, qui bouleverse la prise en charge des personnes âgées, afin de favoriser au maximum le maintien à domicile.

« RESTER À LA MAISON LE PLUS LONGTEMPS POSSIBLE »

Le principe : proposer un « bouquet de services », grâce à une plate-forme téléphonique accessible sept jours sur sept et vingt-quatre heures sur vingt-quatre, qui offrira des informations sur les activités de prévention et les solutions technologiques pour le maintien à domicile, orientera vers les bons acteurs pour les services d'aide et les droits sociaux, suivra à distance les populations les plus vulnérables…

Autonom@dom est encore en phase de test. Un appel à projets a été lancé par le conseil général, afin qu'une entreprise démontre la faisabilité et l'intérêt du dispositif dans quatre territoires d'expérimentation du département, pendant deux ans. « Rester à la maison le plus longtemps possible, c'est ce que chacun souhaite, pour soi ou pour ses parents, affirme Eric Rumeau, directeur de la santé et de l'autonomie au conseil général. On ne peut pas faire autrement que d'avoir cette ambition. » C'est aussi l'une des priorités du texte présenté, mardi 3 juin, en conseil des ministres.

Certains chiffres parlent d'eux-mêmes. En 2030, les personnes âgées de plus de 80 ans seront trois fois plus nombreuses qu'aujourd'hui. En cas de souci, c'est vers l'hôpital que ces personnes se tournent, souvent en catastrophe. Elles y restent par défaut : la moitié des admissions dans les services de suite et de réadaptation après une hospitalisation s'y font, faute de réponse adaptée à domicile. Le surcoût pour l'assurance-maladie est de 2 milliards d'euros par an. « Si on ne change rien, le système va exploser », résume Véronique Chirié, directrice dutechnopôle Alpes, santé à domicile et autonomie.

DES HEURES DE ROUTE ÉVITÉES

En plus de la prévention, Autonom@dom se donne pour mission de suivre à distance des patients en risque de dépendance ou atteints d'une maladie chronique. Au CHU de Grenoble, une centaine de patients insuffisants cardiaques font partie de l'expérience. Comme Maurice Martinasso, 82 ans, présent à l'hôpital aujourd'hui pour sa visite de contrôle annuel. Le lundi et le jeudi, il se pèse et prend sa tension chez lui, à 90 kilomètres. Après validation, les données sont transmises aux ordinateurs du service de cardiologie du CHU.

Pour les patients, ce sont des heures de route évitées et une impression de sécurité. « C'est pas compliqué et on se sent bien surveillé », résume M. Martinasso. Pour les soignants, c'est la possibilité de détecter très vite des situations anormales. « On anticipe, résume Yannick Neuder, chef du pôle thorax et vaisseaux du CHU. On évite les accidents, les arrivées aux urgences en pleine nuit. »

Des équipements de domotique vont également être installés au domicile de 500 « chuteurs », des personnes vulnérables susceptibles de tomber chez elles. « Les technologies existent, mais elles sont balbutiantes et morcelées, affirme Mme Chirié. Il y a 500 000 personnes équipées de dispositifs de télésurveillance classiques en France, contre 2 millions en Grande-Bretagne. Et la moitié du temps, l'appareil reste dans un tiroir… »

Mais la technologie seule ne suffit pas. L'objectif est aussi de créer un maillage autour des personnes âgées, grâce à un système d'information partagé. Il serait alimenté par toutes les personnes en contact avec elles (auxiliaires de vie, services de portage des repas, infirmières, ergothérapeutes, assistantes sociales, médecins…), ce qui permettrait, une fois encore, de détecter plus tôt d'éventuelles anomalies et d'éviter des hospitalisations.

Le système supposerait une coopération inédite entre des filières qui fonctionnent, pour l'heure, de façon cloisonnée. Autre difficulté : établir un partage des coûts de ces dispositifs entre collectivités locales, caisses de retraite, complémentaires santé, patients et assurance-maladie…

Paru dans LE MONDE  du 03.06.2014

Gaëlle Dupont, journaliste Logo-Le-Monde-N-B-.jpg

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