Ecologie mentale, accompagnement bienveillant et société durable

Publié le par Orgris

Ecologie mentale, accompagnement bienveillant et société durable

par Serge Guérin, dans Alternatives économiques le 3 avril 2013

Dans un monde toujours plus complexe et exigent qui vulnérabilise les personnes, la notion de care recouvre une inquiétude pour le prochain, qui s’oppose à la société centrée seulement sur la technique, la performance, l’objectivité… pour reprendre l’opposition proposée par Havel dans ses Essais politiques. Cette inquiétude n’est pas vécue comme de la commisération et implique un regard nuancé et non victimaire : chacun peut, en étant accompagné, être auteur de sa vie, de son parcours. Le terme anglo-saxon de care, résume cette dynamique alternative, qui peut aussi se traduire par la notion d’accompagnement bienveillant.

La plus belle des définitions du care, se trouve peut-être chez Levinas quand il parle de la « non-indifférence qui est la proximité même du prochain »[1]. Il y a dans la notion de care, une culture du lien de proximité qui est une réfutation de la solution technologique comme approche privilégiée de la prise en charge des plus vulnérables. Au lieu de chercher à traduire l’ensemble des attentes seulement sous formes d’objets techniques (vidéo-surveillance, capteurs multiples, voire dispensateurs de paroles familières…), on va mettre en avant la force du lien, le principe de bienveillance et l’implication de l’être humain. Dans ce cadre, l’enjeu premier est économique et social : le care est fort d’un potentiel de création d’emplois répondant à différents niveaux de qualification. Une société de l’accompagnement passe nécessairement par un effort de formation, de soutien des professionnels, de valorisation des carrières et des salaires[2]

La société de l’accompagnement bienveillant porte en soi les germes d’une autre hiérarchie des valeurs et des représentations des métiers et des activités. Cette approche, défendue par la chercheure Joan Tronto[3], implique la valorisation de la place des femmes dans la décision et dans la représentation sociale de la société. Le care ne verse pas dans un essentialisme faisant des femmes, par « nature », les êtres plus sensibles à la condition humaine et donc plus capables d’accompagner les plus fragiles, mais valorise cette attention aux autres et constate qu’elle est majoritairement portée par les femmes et fort peu valorisé. L’enjeu est que les hommes puissent pratiquer cette attention bienveillante et s’en trouvent valorisés. Inventer une relation que l’on peut qualifier de maternelle sans l’assigner au genre féminin[4].

L’accompagnement bienveillant peut former la base d’une autre société où la solidarité collective est soutenue par la fraternité individuelle. Il y a lien entre le care et l’écologie mentale de Guattari[5] au sens où le devenir de la société passe par une transformation des conditions de production et par une évolution des mentalités et des attitudes pour qu’elles soient plus attentive à l’autre comme à la planète. Cette empathie s’appuie sur la conscience de sa propre vulnérabilité potentielle. Elle doit être comprise comme étant un état non nécessairement statique et uniforme . De la même façon que l’individu porte des identités multiples, il peut aussi être fragilisé sur un point tout en étant parfaitement en capacité d’autonomie et d’aide sur d’autres plans.

Le care est une théorie qui puise dans le réel : la question de l’accompagnement bienveillant nécessite de penser de nouveaux droits à destination des personnels et auxiliaires de soins ou d’accompagnement, qui sont aussi majoritairement des femmes, aux revenus modestes et qui ne sont pas toujours bien formées. Une politique du care, implique de revaloriser la situation sociale des femmes, dont le temps partiel contraint (déstructurant profondément les modes de vie, les modes de relation familiale) est le signe le plus manifeste.

Ne ne pas laisser dans l’ombre, la richesse et la diversité des initiatives de solidarité informelles, de soutien à l’autre. Cesser de penser le vieillissement ou la fragilité seulement sous l’angle de la charge et du déclin, mais le voir comme une chance pour faire évoluer la société et permettre une meilleure coopération – et transmission- entre les générations. Les 10 millions d’aidants bénévoles sont le cœur batant du care. Ils prouvent à la fois la permanence du don et de l’accompagnement et la nécessité de cet engagement. Reste à ce que le marché et l’Etat ne se déchargent pas des actions les moins rémunératrices, économiquement et symboliquement sur les personnes pour poursuivre leur petites affaires rentables… Si les aidants bénévoles représentent pour l’Etat et donc la collectivité l’équivalent d’une économie de 164 milliards d’euros, il ne faudrait pas que l’Etat ou les entreprises se contentent de se féliciter de l’économie réalisée sans soutenir et valoriser les aidants bénévoles.

La culture de l’Etat providence, c’est de faire à la place de. Le care implique une coopération entre les personnes. Une volonté de faire de chacun, en fonction de ses possibles, un auteur de sa vie, un acteur du bien commun, de permettre à chacun de trouver son propre chemin d’autonomie..

Le care change la perspective : l’amélioration de la situation des  personnes devient le critère essentiel de toute action. Ce que nous décidons est-ce bon pour la personne ?

La collectivité, qui ne peut peut plus socialement et économiquement répondre à l’ensemble des besoins des personnes, se doit de privilégier une démarche d’accompagnement des plus fragiles et de soutien à l’innovation sociale. A elle de favoriser le mode associatif, de prendre en compte les démarches d’auto-organisation et donner les moyens de cet accompagnement, aux professionnels comme aux bénévoles. Il ne s’agit pas d’inventer un monde parallèle « pure et care », de se contenter de soutenir des pratiques alternatives tolérées car minoritaires et de laisser le marché poursuivre sur sa lancée. Au contraire, ce changement d’attitude et ces milliers d’actions de réappropriation de son destin, de réinvention d’un rapport différent et coopératif à l’autre implique pour avoir du sens de remettre en cause le mode de production dominant fondé sur la productivité, l’obsolescence programmé, la dégradation de l’eco-système, la surconsommation et la société de contrôle généralisé. C’est cette manière de produire de la société qui conduit à la hausse des fragilités sociales et psychiques, à la croissance des maladies chroniques, à la perte de lien social.

C’est la rencontre de la bienveillance personnelle et de l’accompagnement social qui peut nous permettre d’inventer une société durable.

 

Serge Guérin, dans Alternatives économiques le 3 avril 2013logo alternatives économiques

 


[1]LEVINAS (Emmanuel), Humanisme de l’autre homme, Fata Morgana, 1972[2] GILLIGAN (Carol), Une voix différente. Pour une éthique du care, Flammarion, 2008.[3] TRONTO (Joan), Un monde vulnérable. Pour une politique du care. La Découverte, 2009

[4] BISIAUX (Frédérique), Soin maternel. Puf, 2013

[5] GUATTARI (Felix), Les trois écologies, Galilée, 1989.

 

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