Un projet pour les seniors qui n’aiment pas la retraite

Publié le par Or gris : seniors acteurs des territoires, dans une société pour tous les âges

Italo Musil plaide pour la valorisation des compétences des jeunes retraités et un allongement négocié de la vie professionnelle-Suisse-

L’essai s’intitule « L’Âge d’or des jeunes seniors. Entre chimères anti-âge et magiciens du lien » * et il vient de paraître. Écrit par Italo Musil, un retraité d’origine italienne qui a notamment travaillé pour l’État de Genève, l’ouvrage est une réflexion bien documentée et parsemée de témoignages sur la problématique des retraites en Suisse et en Europe. Avec, à la clé, quelques propositions décoiffantes.

S’il préconise en effet un rallongement de la vie professionnelle, ce n’est pas uniquement pour des raisons financières, mais également parce qu’il considère comme un immense gâchis pour la société le fait de ne pas profiter des compétences et de l’expérience des jeunes seniors. Sans parler de la coupure entre les générations que provoquent, selon lui, les systèmes de prévoyance en vigueur aujourd’hui. Rencontre.

Italo Musil, pourquoi faire référence à l’Âge d’or pour parler de jeunes retraités ?

Plusieurs enquêtes ont relevé que sexagénaires et septuagénaires se considèrent plus heureux dans cette phase de vie que dans les précédentes. L’expression Âge d’or symbolise cet état de bien-être confirmé en partie aussi par mon enquête.

Dans ce cas, pourquoi vouloir priver cette génération de cet «état de grâce» en leur demandant de prolonger leurs carrières?

Il y a deux manières de répondre à cette question, l’une est strictement financière, l’autre touche à un problème plus importante, la perte du lien entre les générations avec l’écartement des «âgés» en les isolant trop tôt du jeu sociétal, en les discriminant, en les maltraitant. Or, tandis que depuis trente ans l’OCDE prône un allongement de la vie de travail en remarquant à quel point les retraites assèchent les caisses de prévoyance au prix de sacrifier d’autres besoins sociaux, le deuxième aspect du problème n’est nullement considéré dans les enquêtes officielles et encore moins par les médias. Mon analyse prône le prolongement de la vie de travail en me basant sur l’hypothèse qu’en prolongeant celle-ci de quelques années, on
retarde le moment de la séparation des jeunes des plus âgés. Car le travail est le plus grand générateur de liens entre les générations.

« La voie proposée ici n’est valable que si elle est associée à d’autres innovations telle la formation des âgés et le respect des personnes qui, ayant exercé un travail pénible, préfèrent partir à la retraite. »

Italo Musil, auteur de « L’Âge d’or des jeunes seniors »

Est-il juste que, pour améliorer d’autres prestations sociales, on en arrive à imposer une double peine à ceux qui par leur travail parfois très pénible toucheront les rentes parmi les plus basses?

L’essai propose de créer un revenu universel associé à une formation pouvant donner le choix à un âgé de poursuivre la vie de travail en apprenant une nouvelle activité plutôt que recevoir une prérente modeste. Plusieurs «jeunes» âgés ont trouvé cette idée moins humiliante que l’assistance ou la condition de chômeur. Il est faux d’affirmer que les personnes qui ont accompli un travail lourd se contentent d’une rente sans ressentir le besoin de se rendre utiles. Le bénévolat des âgés en est un exemple. Par ailleurs, la voie proposée ici n’est valable que si elle est associée à d’autres innovations telle la formation des âgés et le respect des personnes qui, ayant exercé un travail pénible, préfèrent partir à la retraite.

N’est-ce pas paradoxal d’imaginer garder des places pour les plus âgés au lieu de les donner à des jeunes?

Le plus grand mensonge qui circule aujourd’hui quand on parle du chômage des jeunes est d’affirmer que chaque départ à la retraite ouvre une opportunité pour les jeunes. Il n’existe aucune étude qui confirme ce fait car, bien au contraire, la règle générale est qu’on facilite les départs pour réduire le nombre de postes.

Que peut-on offrir en lieu et place d’une préretraite pour les
personnes qui sortent du marché à 58 ans?

La recherche propose trois voies. La première est de mettre fin aux préretraites forcées. Les pays du nord de l’Europe réfléchissent à cette voie. Depuis 2017, le départ avancé des fonctionnaires est reparti à la hausse. La «Tribune de Genève» du 19 avril 2017 avait relayé l’information que Genève comptait cette même année quasi 400 départs de fonctionnaires, pour la plupart des enseignants. Doit-on inclure l’enseignement dans la catégorie des emplois pénibles, voire dangereux?

Autre exemple, France et Italie – pays parmi les plus endettés au monde – enregistrent le seuil le plus bas de départ à la retraite et un nombre impressionnant de préretraités. Ces pays ont quantité de chantiers jamais initiés ou jamais finis, à commencer par la régulation des eaux qui provoquent chaque année des désastres considérables.

Écoles, universités et hôpitaux manquent de personnel stable, mais aussi de personnel de remplacement. On manque d’argent affirme-t-on, et pourtant ces États s’endettent pour honorer des millions de préretraites. On a été très contents de constater à quel point des jeunes retraités sont venus au secours de l’humanité durant la tragédie du Covid. On les a admirés, ils ont fait un travail formidable et on leur a redonné le goût de la vie. Se sentir admiré pour avoir offert du temps en travaillant, ça peut être mieux que de recevoir une retraite forcée et renforce considérablement le lien entre générations.

La deuxième voie consiste à créer un revenu universel accompagné d’un accès à de nouvelles formations et à une activité de solidarité. Le professeur Roland Campiche se demande depuis vingt-cinq ans pourquoi n’existent pas des universités professionnelles adaptées aux âgés.

La troisième voie est justement la création de «l’Université de projets». Des bénévoles rencontrés dans l’enquête affirment avoir l’envie mais pas la préparation pour se rendre utiles. Il s’agit de personnes qui ne veulent pas faire les mêmes choses déjà expérimentées pendant toute une vie, mais apprendre un autre métier.

Que répondez-vous à ceux qui vous traitent d’utopiste?

Ce que l’analyse propose n’est pas une utopie mais un grand défi de solidarité pour sauver la jeunesse dont le taux de chômage peut atteindre 20% dans les États du sud de l’Union européenne. Cette jeunesse représente, après les âgés, la population la plus délaissée selon un récent rapport de l’ONU.

L’utopie, la vraie – mais l’on devrait parler de folie – est de persister à croire que la part toujours plus réduite de la population qui assure le bien-être de la collectivité puisse le supporter à l’infini. Les âgés, dès 60 ans et plus, constitueront les 40% de la population occidentale d’ici à 2050, comment trouver de quoi leur offrir une vie confortable?

L’équation est simple: aucun système humain ne peut survivre s’il dispose de moins de ressources qui entrent que celles dépensées. Or la démographie occidentale accuse une rupture tragique des naissances et une explosion du troisième et quatrième âge. Des retraites de la durée de vingt-cinq, voire trente ans – comme c’est le cas dans certains pays – sont un autogoal qui sera payé par les générations à venir et peuvent générer des comportements de colère à l’égard des âgés en cassant définitivement le lien avec cette génération.

*«L’Âge d’or des jeunes seniors. Entre chimères anti-âge et magiciens du lien», par Italo Musil. Éditions Jet d’Encre. Mai 2022.

Eric Budry, Publié: 21.05.2022, dans La tribune de Genève

https://www.tdg.ch/un-projet-pour-les-seniors-qui-naiment-pas-la-retraite-192505331999

Pyramide des âges selon le sexe.

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