« J’adore mes ­petits-enfants, mais ils ne mangeront pas ma vie »

Publié le par Or gris : seniors acteurs des territoires, dans une société pour tous les âges

« Je ne veux pas qu’ils prennent trop de place. Je suis à la retraite depuis cinq ans ; pourtant, à 70 ans, je suis toujours aussi actif, et parfois même un peu surbooké. En fait, je partage ma vie en quatre « quarts-temps ». Le premier quart est consacré à une activité de consultant à temps partiel dans la communication et le marketing. C’est la suite logique de quarante ans de carrière dans ce domaine. J’y ai travaillé d’abord comme cadre, avant de fonder et diriger pendant vingt ans ma propre agence de publicité.

Une retraite en quatre « quarts-temps »

Une autre partie de mon quotidien est dévolue au bénévolat. Je suis engagé dans plusieurs associations et j’ai créé, il y a un an et demi, une start-up, Makawa, pour aider justement les ex-cadres à rester actifs à la retraite. Ce site, dont le nom signifie « grand sage » en fidjien, regroupe des informations pratiques, des actualités, du coaching et des offres de missions bénévoles au sein d’associations. Tout est gratuit, sauf le coaching. Je suis un jeune start-upeur de 70 ans ! A dire vrai, j’y consacre sans doute plus qu’un quart de mon temps.

Il y a aussi un troisième volet réservé aux loisirs, souvent partagés avec ma femme, elle aussi retraitée. Dîners de copains, films, pièces de théâtre, voyages avec des potes, lecture, un peu de marche… auxquels s’ajoutent le plaisir et les contraintes d’une maison à la campagne.

Enfin, le dernier quart est consacré à mes quatre enfants et six petits-enfants, âgés de 4 à 18 ans. Une tranche d’âge suffisamment large pour avoir un échantillonnage de tous les problèmes !

Grand-père un après-midi par semaine

Cette répartition, plus ou moins égale, est la clé de mon équilibre. Je ne peux pas imaginer que la partie grand-père devienne plus importante que les trois autres. Ce qui ne m’empêche pas de voir toute cette petite famille, voire de m’en occuper. Je bloque une fin d’après-midi par semaine pour aller chercher un de mes petits-fils de 4 ans à l’école et prendre soin de lui jusqu’à 21 heures. Je fais « la totale », le tour au parc, le goûter, le bain, le dîner… jusqu’au retour des parents. Il y a un cadre, et je suis content que ce soit limité dans le temps. Je ne souhaite pas rester jusqu’à minuit ou répéter cette activité deux ou trois fois par semaine.

Tous mes enfants et petits-enfants sont restés à Paris ou en région parisienne, à l’exception de ma fille et de ses deux enfants. Il y aurait donc des occasions d’être d’astreinte ! En réalité, je m’aperçois que les enfants sollicitent leurs parents en fonction de leurs forces et de leurs faiblesses. A leurs yeux, je suis encore quelqu’un de très actif, et assez naturellement ils ont appris à ne pas se tourner systématiquement vers moi quand ils ont un accroc dans leur organisation. C’est la même chose pour ma femme.

Savoir refuser le « service familial »

Le cas échéant, je sais refuser des demandes de « service familial », car je protège ma vie de jeune senior actif. Il y a quinze jours, j’avais un dîner de copains prévu. J’ai donc tout simplement répondu que c’était impossible. Je suis d’accord pour que mon cœur de grand-père fonctionne, mais je veux aussi que mon cerveau d’adulte continue à carburer, et pas uniquement pour discuter dinosaures ou petites voitures. J’adore les diplodocus, mais j’aime tout autant réfléchir à une stratégie de com ou à un business plan !

Je vois des amis de mon âge qui sont prêts à sacrifier tous leurs moments de liberté pour être au service de leurs enfants et petits-enfants. Je n’ai pas envie de ça. Les grands-parents ne sont pas des dépanneurs du quotidien. Il y a des grands-parents qui accueillent leurs petits-enfants pendant toutes les vacances scolaires, et quand on leur demande comment ça s’est passé, ils disent : « Ah, c’était dur ! » Je ne veux pas finir sur les rotules, être en flux tendu de 8 heures à 20 heures pendant une ou deux semaines et ressentir ce « Chic ! Ouf ! » : « Chic, ils arrivent ! Ouf, ils repartent ! »

Est-ce que je les aime moins pour autant ? Non, je les aime à dose homéopathique. Quand je suis avec eux, c’est complètement, et pas seulement pour faire acte de présence passive. Suis-je égoïste ? Peut-être, enfin, pas tant que ça, puisque je donne aussi du temps à du bénévolat pour aider des personnes beaucoup plus âgées que moi.

L’équilibre dans la diversité

On dit souvent qu’avoir des petits-enfants, c’est une manière de rester jeune, d’être dans le coup. C’est vrai, cependant le fait de lancer une start-up même sur le mode du bénévolat, c’est aussi une sacrée cure de jouvence. Je me retrouve à discuter avec des jeunes qui ont quarante ans de moins que moi, qui ne me voient pas comme un vieux, plutôt comme un créateur, comme eux. C’est stimulant. Sans qu’on s’en rende forcément compte, ça met à jour les références, ça permet une agitation positive qui aide à se sentir bien dans son âge, à moins se raidir dans son conservatisme.

Le secret de la vie au troisième âge, c’est l’équilibre dans la diversité. Je défends mordicus ce cocktail d’activités qui évite la lassitude et, surtout, qui oxygène le cerveau et le cœur ! J’ai eu la chance de ne pas avoir eu ce que j’appelle « le pot de départ », la cassure nette entre période d’activité et retraite. Du coup, pour l’instant, je n’ai pas expérimenté l’angoisse du vide. Il y a dix ans, j’ai commencé à prendre petit à petit du recul professionnel en vendant mon agence pour me lancer dans le conseil en free-lance. J’ai fait en sorte de prendre plus de temps pour moi, d’avoir cette liberté de faire ce que je veux. J’applique ce même principe avec mes petits-enfants.

Une dernière remarque. Je veux bien m’occuper de mes petits-enfants, à condition que ce soit sans leurs parents. La cohabitation est trop difficile, car on n’a pas les mêmes curseurs en matière d’autorité, de rangement, d’usage des tablettes numériques… Alors seul avec les tout-petits, c’est très bien. Mais pas trop pour ne pas se transformer en nounou ou baby-sitter. C’est comme ça que je me protège des petits cannibales qui voudraient « manger » ma vie ! »

Yves Séchaud, 70 ans, est retraité. Fondateur du site Makawa, il limite le temps qu’il consacre à ses petits-enfants afin de protéger sa vie de jeune senior actif.

paru dans LE MONDE du 16.04.2017; Propos recueillis par Catherine Rollot
http://abonnes.lemonde.fr/m-perso/article/2017/04/16/j-adore-mes-petits-enfants-mais-ils-ne-mangeront-pas-ma-vie_5111979_4497916.html?xtmc=temoignage_j_adore_mes_petits_enfants&xtcr=1

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article