Le choix de l'autonomie et de l'indépendance

Publié le par Or gris : seniors acteurs des territoires

Sur 100 heures travaillées, la moitié s’effectue sous des formes domestiques, associatives ou collaboratives

« Le capitalisme a réduit notre champ de vision sur le travail »

Pour l’économiste Pierre-Yves Gomez, selon les régulations du travail définies dans les prochains mois, deux sociétés radicalement différentes vont s’offrir à nous.

Le travail ne se réduit pas à notre activité professionnelle. Nous travaillons beaucoup dans les espaces domestiques et associatifs pour produire des services éducatifs, économiques, sociaux ou culturels, sans lesquels la société serait bloquée. Nous développons des activités collaboratives avec des voisins, sur l’Internet ou dans les fab labs et autres makerspaces. Nous exerçons aussi un travail en tant que consommateur, quand nous remplissons notre réservoir à la place d’un pompiste ou que nous commandons un billet de train sans passer par un guichetier.

Nous avons été formatés à ne considérer comme relevant du « travail » que le temps contrôlé par les entreprises ou les administrations. Au point de méconnaître le fait que, sur cent heures travaillées, un Français en effectue en moyenne une moitié comme salarié et l’autre sous des formes autonomes ou auto-organisées, domestiques, associatives ou collaboratives.

La réduction de notre champ de vision sur le travail a une histoire.

Celle du capitalisme qui, en distinguant la propriété des moyens de production de celle de la force de travail, a universalisé le contrat de subordination, forme jusqu’alors marginale de louage de services. On s’est mis à produire selon des processus contrôlés par ceux qui détiennent le capital et la technologie. La mécanisation a imposé ses rythmes, la mondialisation a distendu le lien avec le client final, la financiarisation a ignoré le travail réel au profit de comptabilisations abstraites.

Le travailleur a accepté cette privation d’autonomie parce qu’elle avait le salaire comme contrepartie. Depuis les années 1950, le compromis fordien s’est ainsi installé : le salarié gagne en pouvoir d’achat de quoi retrouver, par la consommation, la liberté qu’il n’a plus au travail. Le travail non marchand bénévole a donc disparu des radars économiques, considéré comme un choix de vie privée.

Compromis fordien en crise

Ce compromis et ce modèle sont entrés en crise dans les années 2000. La sécurité associée au contrat de travail a été ébranlée sous la poussée d’un capitalisme mondialisé et hypercompétitif. La perte d’autonomie des travailleurs dans les organisations mécanisées, globalisées et financiarisées a atteint un tel niveau qu’ils se sont désengagés et trouvent précisément dans le travail bénévole ou indépendant la créativité qui les valorise.

Enfin, les technologies de l’information se sont diffusées massivement, échappant au strict contrôle des détenteurs du capital financier. Avec un ordinateur, nous pouvons créer pour notre compte des services et des biens inédits. Ainsi, Wikipedia a fait exploser le marché des encyclopédies, Blablacar, celui des transports, AirBnB, celui de l’hôtellerie. D’où la crise de notre modèle économique et social.

Deux perspectives se dessinent. Soit une nouvelle société se recompose en se fondant davantage sur le travail auto-organisé et indépendant – cela suppose que nous sachions valoriser la richesse produite par ce travail par une consommation qui s’inscrive dans de nouveaux circuits économiques, marchands ou non. Soit les formes de travail autonomes sont récupérées par les entreprises comme un moyen de favoriser la flexibilité. La précarité s’accroîtra mais elle sera sans doute compensée par des promesses de consommation accrue. Selon les régulations du travail définies dans les prochains mois, nous dessinerons deux sociétés radicalement différentes.

Article de Pierre-Yves Gomez publié dans LE MONDE ECONOMIE du 04.01.2017 daté du 05 01 2017.

Pierre-Yves Gomez (Professeur à l'EM Lyon)est l’auteur d’ Intelligence du travail (Desclée de Brouwer).

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/01/04/le-capitalisme-a-reduit-notre-champ-de-vision-sur-le-travail_5057539_3232.html#ijkXdMqqcPvYi4LQ.99

Publié dans Société

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