Papi et Mamie font de la résistance…

Publié le par Or gris : seniors acteurs des territoires

Les jeunes parents n’ont jamais autant compté sur leurs vieux pour biberonner. Un rôle nouveau, qui, pour certains grands-parents, est vécu comme un boulet. Ça va mieux en le disant.

« Tous les samedis matin, c’est la même histoire : mes deux filles déposent les gamins à la maison, et me voilà partie pour gérer une cousinade de vingt-quatre heures chrono, raconte Martina, retraitée éreintée. J’ai parfois l’impression d’être animatrice de colo. J’ai beau les adorer, ils sont trois, ont entre 3 et 12 ans, alors autant vous dire que ce n’est pas de tout repos. Je passe mes dimanches à, tant bien que mal, récupérer. » Cette grand- mère bien arrangeante n’arrive pas à faire comprendre à ses filles qu’elles lui en demandent trop. « Alors je prends sur moi. Elles ont trop besoin de cette soupape de décompression. »

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce rôle de nounou attitrée donné aux grands-parents est tout à fait nouveau. « Ils n’ont jamais été aussi sollicités ! C’est un phénomène très actuel qui correspond à un besoin réel des jeunes parents », note la sociologue Claudine Attias-Donfut, directrice de recherche à la Caisse nationale d’assurance vieillesse (CNAV) et spécialiste des relations entre générations. En cause ? L’investissement accru des femmes dans leur carrière, la hausse du nombre de familles monoparentales et, bien sûr, l’insuffisance de solutions de garde.

Les jeunes parents ne s’en sortent pas tout seuls et font beaucoup plus appel à leurs aînés que ces derniers ne l’ont fait quand ils avaient leur âge. « Pour la génération précédente, il y avait deux cas de figure : soit les grands-parents élevaient complètement les petits-enfants, soit les parents se débrouillaient. » Enfin... les mères, en l’occurrence, dont on attendait qu’elles fassent de l’éducation des gamins leur job à plein temps. « Avec la vulgarisation relativement récente de la psychologie et de la psychanalyse, dans les années 1970, la norme est aujourd’hui à une responsabilité totale des parents dans l’éducation de leurs enfants. On a intégré l’idée que les grands-parents ne sont pas les éducateurs. » Mais comme on a plus que jamais besoin d’eux, ils se retrouvent à devoir jouer les nounous.

J’PEUX PAS, J’AI GYM

Claudine Attias-Donfut constate que les jeunes parents ne se rendent pas compte de la pression qu’ils exercent sur leurs aînés : « Ils estiment souvent qu’ils sont corvéables à merci sans imaginer que ça peut les épuiser. » Crevés, les grands-parents d’aujourd’hui le sont aussi parce que les naissances se font de plus en plus tardivement. Les Françaises ont en moyenne un premier enfant à 28 ans, soit quatre ans plus tard qu’à la fin des années 1960. Et que ce soit un premier rejeton ou non, l’âge moyen des mères quand elles accouchent atteint 30 ans. Ce qui donne des seniors qui ont, eux aussi quelques années de plus au compteur quand ils sont sollicités pour remettre la nez dans les couches. "Les femmes qui ont des enfants après 40 ans ont des parents qui se retrouvent après 80 ans à devoir courir après des enfants." Catherine, grand mère de trois petits-enfants en bas âge, déteste qu’on lui impose le rôle de mamie-gâteau. Elle n’ose pas en parler à ses enfants de peur de les blesser. Du coup, elle s’invente des excuses. « Je dis que je ne peux pas passer à la crèche parce que je vais au fitness... Mon fils sait per- tinemment que je n’ai jamais mis les pieds dans une salle de sport ! » confie-t-elle. Quand on la lance sur le sujet, elle se lâche : « On s’occupe des nôtres toute notre vie, on se ronge les sangs pour eux, on se farcit une crise d’ado et ensuite, il faut refaire la même chose avec leurs enfants à eux ? Je ne suis pas d’accord. » Ce qui l’agace, c’est aussi que ses enfants sollicitent beaucoup moins leur père. « Parce que je suis une femme, je devrais avoir envie de m’occuper d’enfants jusqu’à ma mort ? »

Claudine Attias-Donfut confirme que ce stéréotype perdure dans l’imaginaire collectif, au grand dam de certaines grands- mères qui s’y trouvent coincées. « C’est une observation omniprésente dans mes recherches. On considère très souvent que la mère est indestructible, qu’elle peut tout faire. » Irina, 59 ans, est épuisée et a bien du mal à le faire entendre à ses rejetons. « Je les ai élevés seule, j’ai tout sacrifié pour leur offrir un avenir », raconte cette grand-mère qui n’a ni la force ni l’envie de courir après son petit-fils de 3 ans. Elle a refait sa vie sur le tard, et tiens, ce week-end, elle part au soleil avec son hidalgo. « Il ne faut quand même pas que je demande la permission à ma fille, si ? »

UN VRAI CHOIX

Si certains grands-parents refusent de jouer les baby-sitters commis d’office, c’est aussi que cette génération ose, plus que la précédente, affirmer ses choix. Serge Guérin, sociologue spécialiste des questions liées au vieillissement, l’assure : « Si, globalement, la solidarité familiale est loin d’avoir fléchi, beaucoup des nouveaux seniors ont réfléchi aux normes sociales davantage que leurs parents, notamment parce que les liens familiaux se construisent désormais plus sur l’envie que le devoir. Qu’ils souhaitent s’investir auprès de leurs petits-enfants ou pas, il s’agit d’un vrai choix. Et ils l’assument. » Comme Urbain, 65 ans, qui a élevé sept enfants. Les biberons et les devoirs de maths ayant occupé trente- huit ans de sa vie, il n’a pas hésité quand ses aînés ont commencé à penser fonder leur famille : « Je ne m’occuperai jamais de vos enfants, je leur ai dit. Même pas une heure. J’ai précisé que je serais ravi de les voir souvent, qu’ils seraient les bienvenus chez moi. Mais s’ils font des enfants, ce sera à eux de s’en occuper. »

Reste que la pilule est difficile à avaler pour les jeunes parents, comme la belle-fille d’Urbain, pour qui cette posture passe mal. Même amertume chez Louise, et Simon, la trentaine, et un fils de un an. Ses parent à lui ont vraiment d'autres chats à fouetter ils ont fait passer le message dès la maternité, ou ils sont restés un quart d’heure. Quant aux parents de la jeune femme, ils vivent pile en face de la crèche, pourtant « c’est la croix et la bannière pour qu’ils nous rendent service en allant le chercher de temps en temps, raconte-t-elle.En bonus, on a droit à une heure de plainte pour une heure de garde." Pour Loubna, la douche froide est arrivée à retardement. Depuis ses 20 ans, pourtant, sa mère la tannait pour qu’elle « [lui] fasse un petit. Et puis c’est une chance d’avoir sa maman pas loin ». Rien ne laissait présager que sa mère retournerait sa veste une fois la petite-fille venue : « Ma fille avait 6 mois, la baby-sitter nous lâche, on est tous les deux coincés au boulot. Je me dis : nickel, ma petite retraitée va se faire un plaisir de la garder trois heures. Rien du tout : “Ah, mais je suis au resto avec mes copines là ma chérie, tu comprends, il va falloir que tu te débrouilles.” J’étais scotchée, elle étouffait des petits rires comme une ado qui s’est fait une sortie en loucedé. Elle a passé toute sa vie à s’occuper des autres. Je crois qu’elle n’avait absolument pas anticipé qu’elle allait un jour enfin profiter de la vie et qu’elle adorerait ça. » Parents, il va falloir songer à vous trouver des plans B ! 

1. Selon les chiffres de l’Insee, dans les « Tableaux de l’économie française », édition 2015.

2. Les prénoms ont été changés.

article de Clarence Edgar Rosa paru dans Causette n° 71  d'octobre 2016

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Publié dans Inter Génération

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