Rajeunir en étant grand-parent - François de Singly -

Publié le par Or gris : seniors acteurs des territoires

Rajeunir en étant grand-parent - François de Singly - 

Face à l’impératif social du rajeunissement s’inventent
 de nouvelles façons d’être grands-parents. On apprend de ses petits-enfants 
autant qu’on leur transmet.

Même si des voix s’élèvent contre le « jeunisme », il est incontestable que « rester jeune » est devenu un impératif social des sociétés modernes. Le marché en réduit le sens en proposant des crèmes « antiâge », comme si le problème était avant tout un problème de peau. Que se cache-t-il derrière ce mot d’ordre ? Vouloir rester jeune, c’est vouloir faire la preuve que l’on est encore dynamique, plein d’énergie. En effet, la société postule que les individus les plus âgés, les « vieux », sont devenus quasi inutiles. Un senior mis au chômage a très peu de chances d’en sortir. On se méfie des « vieux » qui pourraient n’avoir comme seul horizon que d’écouter Radio Nostalgie. Cet arrêt sur la musique de leur adolescence peut être perçu comme le décalage de leurs idées avec celles d’aujourd’hui, et donc leur incapacité à penser l’avenir. Le modèle de la transmission d’une génération à l’autre connaît des ratés importants dans la mesure où il entre en contradiction avec une nouvelle croyance sociale, celle des vertus de l’innovation. Le modèle de référence est devenu celui de l’innovation, du fait de la conviction que les changements s’accélèrent dans un monde globalisé et avec un capitalisme où la création est la ligne directrice.

   La culture générationnelle

Dans cette perspective, comment les parents réagissent-ils, éventuellement, lorsqu’ils basculent dans un autre rôle, celui de grand-parent ? Ils peuvent le prendre tout d’abord sans enthousiasme en se disant que c’est une preuve supplémentaire que leur génération recule d’un cran. Ils savent, intuitivement, que la distance s’est creusée depuis les années 1960, depuis l’invention de la « culture jeune » devenue « culture générationnelle ». Ils en font la preuve, par exemple, au moment de Noël en abandonnant les cadeaux classiques et en offrant de l’argent. Ils montrent ainsi qu’ils respectent le nouveau monde des adolescents qui est construit, explicitement, pour maintenir cette distance.

La représentation du rôle traditionnel, le grand-parent qui transmet, véhiculée encore et toujours, ils devinent que cela ne jouera que de temps en temps : par exemple au moment de l’assassinat des dessinateurs de Charlie Hebdo, les petits-enfants ont écouté les récits de la socialisation politique par les premiers dessins de Georges Wolinski dans L’Enragé, de Cabu. Alors comment faire ? Sans nécessairement connaître la distinction de Margaret Mead dans Le Fossé des générations(1), ils mettent à l’œuvre un autre type de relation pédagogique où se noue une culture « préfigurative ». Les parents apprennent de leurs enfants, contrairement à la culture « postfigurative », verticale, où le savoir et les valeurs étaient transmis par les parents.

Dans Le Nouvel Esprit de famille(2), un résultat est passé inaperçu : 29 % des femmes et 21 % des hommes, parents, reconnaissent qu’ils ont subi une forte influence de la part de leurs enfants contre 32 % des femmes et 41 % des hommes qui avouent n’avoir été aucunement influencés par leur progéniture. Ces deux groupes, à la différence de ceux qui choisissent une réponse moyenne (être un peu influencés), se distinguent par le fait d’avoir eu des enfants qui ont connu une ascension sociale. Certains parents et sans doute grands-parents en profitent pour apprendre, alors que d’autres restent dans leur monde ancien. Ils ont d’ailleurs donné une éducation plus autoritaire. Tout dépend de la qualité du lien familial. Les enfants et les petits-enfants peuvent, ce n’est en rien automatique, servir de « crème antiâge » : en restant ouvert, on est susceptible de rajeunir au contact des nouvelles générations.

     Une culture horizontale

Mais il existe une recette supplémentaire. Outre la transmission verticale (postfigurative) ou inversée (préfigurative), M. Mead distingue une troisième culture, « cofigurative », celle où l’on apprend de ses pairs. Il existe en effet une culture quasi-horizontale où l’on apprend avec d’autres qui ne sont pas obligatoirement des gens de sa génération. Ce type de culture peut naître entre les grands-parents et les petits-enfants (3). À certaines conditions que les adolescents décrivent très bien.

• Ils doivent être reconnus, pas uniquement perçus comme des « petits ». Léna, 12 ans, s’énerve, car à table il n’y a pas moyen de mettre entre parenthèses les statuts : « Quand mes parents parlent entre eux et que je veux parler avec eux, ils me disent que c’est des problèmes de grandes personnes. (…) Et moi, je ne suis qu’une petite fille, comme disent mes parents. » Chacun doit déposer aux patères de l’entrée les habits marquant la taille, chacun mérite d’être reconnu pour ses qualités personnelles.

• L’ambiance doit être cool. Si les grands-parents ou les parents ne songent pas d’abord à transmettre, alors peuvent être construites par essais et erreurs quelques pratiques communes qui ne sont imposées ni par un camp générationnel ni par l’autre.

• L’accord doit se faire sur des activités qui ne déclenchent pas de prise de tête (on retrouve dans les négociations conjugales des nouvelles générations ce principe (4)). Cela exclut de fait les pratiques de « transmission » imposées, comme aller au musée ou au théâtre.

Il est impératif de trouver une voie médiane (5), ni celle du monde des adultes, toujours (ou presque) soupçonnés de vouloir enseigner, ni celle du monde des jeunes. Un monde entre deux que l’on peut trouver dans certaines séries, dans certaines émissions : un monde intergénérationnel. Dans les émissions de « variété », relookées en téléréalité, de jeunes chanteurs font des reprises de tubes qui plaisaient aux générations précédentes, de « vieux » chanteurs sont invités à chanter avec eux, d’où le succès des duos. Paul McCartney a compris ce travail de grand-parent en nouant des alliances avec des plus jeunes, témoin FourFiveSeconds, chantée avec Kanye West et Rihanna à la soirée des Grammy Awards.

Le rôle de grand-parent est ainsi en train de se modifier, afin de répondre à la double exigence, celle des plus jeunes qui ne veulent pas trop entendre de donneurs de leçons ou de récits d’anciens combattants, et celle des plus anciens, heureux de pouvoir se maintenir grâce à un « travail commun » en éveil.

Chiffres

15  millions de grands-parents en France, en 2013.

La moitié d’entre eux gardent leurs petits-enfants au moins une fois par semaine.

NOTES

1. Margaret Mead, Le Fossé des générations, Denoël/Gonthier, 1971.

2. Claudine Attias-Donfut, Nicole Lapierre et Martine Segalen, Le Nouvel Esprit de famille, Odile Jacob, 2002.

3. François de Singly et Elsa Ramos, « Moments communs en famille », Ethnologie française, vol. XL, n° 1, 2010.

4. Voir Christophe Giraud et François de Singly, « Être en couple sans se prendre la tête », Sciences Humaines, n° 234, février 2012.

5. François de Singly, Comment aider l’enfant à devenir lui-même ?, Armand Colin, 2009.

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François de Singly

Professeur de sociologie à l’université Paris‑V, il a publié, entre autres, 
Sociologie de la famille contemporaine (5e éd., Armand Colin, 2014).

Publié dans Sciences humaines d'avril 2015

http://www.scienceshumaines.com/rajeunir-en-etant-grand-parent_fr_34217.html

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